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La nouvelle stratégie des Hells: poursuivre le gouvernement

Éric Thibault | Le Journal de Montréal

Hells Angels South Canada Run 2018

Axel Marchand-Lamothe / JdeM

Échaudés par le fiasco judiciaire de l’opération SharQc, les Hells Angels ont déjà inscrit des poursuites de 85 M$ contre le gouvernement du Québec et en préparent d’autres qui porteront leurs réclamations à près de 100 millions de dollars.   

 Le Journal a appris que plusieurs motards préparent une nouvelle poursuite salée contre la Procureure générale du Québec, qui « sera intentée dans les prochaines semaines » au palais de justice de Montréal, selon des documents déposés en Cour supérieure la semaine dernière.   

  Elle viendra s’ajouter aux réclamations judiciaires que 21 Hells Angels ont déjà déposées en 2018 et dont les montants ont récemment été révisés à la hausse pour un total de 84 930 000 $.   

 C’est donc dire que les Hells, qui contrôlent le lucratif marché des stupéfiants au Québec, auront alors les yeux sur un butin avoisinant les 100 millions $ en deniers publics.   

  Les demandeurs – dont 19 se sont reconnus coupables de complot pour meurtres et deux ont été libérés de toute accusation – revendiquent ces compensations en alléguant avoir subi de « graves » abus de pouvoir et de procédures lors du volet judiciaire de l’opération SharQc, qui visait 156 accusés en 2009.  

Photos courtoisie

  

 Droits bafoués  

  Les motards prétendent que leurs droits ont été bafoués de façon « délibérée » par les procureurs de la poursuite et les policiers de la Sûreté du Québec, qu’ils accusent de leur avoir « sciemment » caché de la preuve.   

  Ils ajoutent que le délateur Sylvain Boulanger, dont la collaboration fut « la pierre angulaire » de l’opération, était animé par « une soif de vengeance » contre les Hells qui l’avaient évincé du gang.   

  La plupart des 21 demandeurs recherchent une indemnité de 8000 $ à 10 000 $ pour chaque jour qu’ils estiment avoir passé « injustement » à la prison centenaire de Bordeaux.   

  Ils allèguent y avoir vécu dans des conditions « insalubres » en « présence de vermine » et avoir subi du stress causé par « la surpopulation ».   

  Le Hells Angels Daniel Beaulieu, qui fut libéré en 2015 des accusations de complot et de meurtre portées contre lui, est le plus gourmand du lot avec une réclamation supérieure à 16 millions $.   

  Toutefois, les autorités leur ont fait savoir par écrit qu’elles allaient se défendre et qu’elles n’ont pas l’intention de verser un sou aux motards.   

  En outre, la Procureure générale argue que les procureurs et les policiers n’ont commis « aucune faute ».   

  De plus, les défenderesses soutiennent que les dommages que les motards se plaignent d’avoir subis sont « grossièrement exagérés » et « illégalement réclamés ».   

  Dans sa défense, le délateur Boulanger, qui a reçu 2,9 millions $ de la SQ pour retourner sa veste, prétend qu’il « a collaboré de bonne foi » à l’enquête et qu’il « n’a pas menti ».   

  Rappelons que le 9 octobre 2015, le mégaprocès pour meurtres de cinq Hells Angels avait fini en queue de poisson pour la Couronne quand le juge James Brunton a ordonné l’arrêt des procédures.   

  Alors que le procès était commencé depuis deux mois, la poursuite venait de divulguer aux avocats de la défense des éléments de preuve qu’ils réclamaient depuis quatre ans.   

 « Quelle chanson tu veux ? »  

 Ces renseignements étaient non seulement susceptibles de disculper les accusés du meurtre d’un proche des Rock Machine, Sylvain Reed, mais aussi d’entacher la crédibilité du délateur Boulanger.   

Ce dernier avait notamment déclaré aux policiers qu’avant d’assommer et d’étrangler Reed, le 12 mars 1997 en Estrie, l’un des motards accusés avait demandé à la victime : « Quelle chanson tu veux écouter avant de mourir ? »   

 À la suite de ce cafouillage, près de 40 motards qui s’étaient déjà reconnus coupables de complot de meurtre ont invoqué avec succès cet abus de procédure auprès de la Cour d’appel du Québec et ont ainsi obtenu d’importantes réductions de leurs peines.   

 Me Jean Lortie, qui avait été chargé de mener une enquête interne sur les ratés du volet judiciaire de SharQc, avait conclu en 2016 que les procureurs de la Directrice des poursuites criminelles et pénales (DPCP) avaient été « dépassés par le volume d’informations à gérer ».   

 Si toute la preuve amassée dans l’opération SharQc avait été imprimée et empilée, elle aurait été d’une hauteur équivalente à 371 Empire State Building.   

  Positions opposées   

 « Il est indéniable que la défenderesse a agi de mauvaise foi avec un désir malveillant [et que] l’abus flagrant, volontaire et délibéré des droits [...] va au-delà de la négligence. »  

 « En omettant volontairement de transmettre du matériel d’enquête, les policiers de la SQ ont commis une faute très grave, inexcusable et empreinte de témérité. »  

 « Les demandeurs [...] n’auraient pas enregistré un plaidoyer de culpabilité si la poursuivante et les autorités policières avaient respecté leurs obligations constitutionnelles. »  

 – Extraits des poursuites des Hells  

  

 « Les policiers et procureurs du DPCP [...] n’ont commis aucune faute. Ils n’ont jamais cherché à cacher de la preuve. »  

 « Ils ont agi de bonne foi [...] et avec comme seul objectif de remplir leurs devoirs et fonctions dans le respect des lois en vigueur. »  

 « Le défendeur Boulanger n’a pas menti aux policiers et procureurs, répondant au meilleur de sa connaissance. »  

 – Extraits de la défense de la Procureure générale du Québec