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Drogue et gangs de rue: le parcours d’un survivant

Alex Drouin | Journal de Montréal

Michaël Vincent a passé sa jeunesse dans les rues de Montréal à consommer et à vendre de la drogue pour les gangs de rue et les motards.

« J’ai sniffé de la coke à 11 ans et un an plus tard, j’avais déjà essayé toutes les drogues qui existaient », raconte le survivant de 37 ans, devenu homme d’affaires à Victoriaville.

Comme Michaël Vincent l’admet lui-même, le monde dans lequel il s’est ­retrouvé durant cette période trouble n’était qu’illusion.

« Si tu restes trop longtemps dans ce milieu, tu finis ta vie à l’hôpital, en prison ou à la morgue », déclare celui qui espère aujourd’hui dissuader les jeunes de suivre ses traces.

De Drummondville à Montréal

Michaël Vincent a grandi avec sa mère, Suzanne, à Drummondville. Ses parents étaient divorcés et son père vivait à Montréal. Il n’allait pas le voir régulièrement, mais tout a changé à l’âge de 11 ans.

Une fin de semaine de printemps, il attendait que son père vienne le chercher au terminus d’autobus, mais ce dernier ne s’est jamais pointé. « Il était sur le party et a oublié de venir », se souvient Michaël.

C’est le moment qu’ont choisi deux hommes d’une vingtaine d’années pour l’approcher et lui demander s’il voulait venir « chiller » avec eux. Impressionné par leur allure de gangsters qu’il voyait dans des vidéoclips de rappeurs, le ressortissant de Drummondville a décidé d’accepter leur invitation.

Le trio a finalement abouti au bar de danseuses La calèche du sexe, quelques rues plus loin. Les deux hommes semblaient être des habitués du bar. Voilà pourquoi ils avaient pu y faire entrer un enfant aussi jeune.

Michaël se souvient avoir été impressionné de voir des filles nues pour la première fois. « Ça faisait différent de Bleu nuit », blague-t-il.

Après avoir bu une première bière, ­l’écolier a suivi les deux gangsters qui sont allés voir quelques clients dans les rues avoisinantes. Il a aussi sniffé sa première ligne de cocaïne.

« On était au métro Saint-Laurent et ils en ont mis sur une clé et me l’ont offerte. Je me sentais comme Superman après ça. »

Michaël est retourné chez son père quelques heures plus tard, après avoir reçu l’offre suivante des deux hommes : s’il voulait faire de l’argent, il n’avait qu’à revenir les voir. Il y est retourné le lendemain.

Devenir vendeur

Avant de devenir vendeur de drogues, Michaël Vincent a d’abord été « poteau », c’est-à-dire qu’il était chargé de garder la drogue dans un sac pendant que les vendeurs effectuaient leurs transactions.

« Ça leur permettait de ne pas se faire pogner si jamais les policiers nous arrêtaient. »

Pendant trois ans, Michaël a tenu ce rôle durant ses fins de semaine en visite à Montréal. Puis, de fil en aiguille, il est devenu vendeur. « En tant que “poteau”, je pouvais faire 150 $ par soir. Vendeur, je pouvais gagner jusqu’à 2000 $. »

À seulement 15 ans, Michaël gagnait ­environ 150 000 $ par année.

Las de faire la navette entre Drummondville et Montréal, l’adolescent a alors choisi de voler de ses propres ailes. « J’ai décidé que je n’allais plus retourner à Drummondville et que j’allais faire ça de ma vie », souligne celui qui consommait régulièrement la marchandise qu’il vendait.

Couvert de sang

Vendeur de drogues à la fin des années 1990, Michaël Vincent avait développé quelques trucs pour éviter d’être arrêté par la police lorsque celle-ci venait l’interroger dans les rues.

« Je me tenais près d’une bouche d’égout. Ça me permettait de me débarrasser de mon stock si je voyais des policiers », confie-t-il.

Un soir, l’un des deux hommes qui l’avaient recruté quelques années plus tôt a reçu une balle sous le menton d’une gang rivale. Apeuré et couvert de sang, puisqu’il n’était qu’à quelques mètres de l’attaque, le ­Montréalais d’adoption avait pris ses jambes à son cou et s’était enfui.

« Ce n’était pas rare de voir du monde de notre gang se faire “piquer” par des bandes rivales parce qu’elles voulaient nous passer un message et prendre possession de notre territoire. »

D’ailleurs, quatre personnes d’un autre clan s’en sont déjà prises à lui en l’obligeant à monter à bord d’une voiture. « Ils ont mis un couteau sur mon ventre. Je sentais la lame sur moi... »

Au final, le quatuor l’a laissé sortir de l’automobile, mais seulement après lui avoir clairement fait savoir qu’il devait raconter à son entourage ce qui venait d’arriver.

Quatre thérapies

Michaël Vincent a vécu du commerce de la drogue durant huit ans à Montréal. Pendant cette période, sa consommation a atteint des sommets. « J’étais devenu mon meilleur client », admet le principal intéressé.

Entre 18 et 20 ans, Michaël a tenté de quitter le milieu en allant en cure de désintoxication à trois reprises, mais sans succès. « J’y allais pour faire plaisir à ma famille, reconnaît-il. Ça me permettait de regagner leur confiance en leur disant que j’étais devenu clean. »

C’est finalement durant son quatrième séjour, à 21 ans, qu’il a réalisé qu’il devait mettre un terme à cette dépendance. Il craignait que ses habitudes de consommation finissent par affecter son cerveau. « Je ne voulais pas devenir un légume. C’est ce qui m’a aidé à arrêter. »

Michaël est d’abord retourné vivre dans son patelin, à Drummondville. Puis, pendant des années, il a assisté quotidiennement à des rencontres des Alcooliques et Narcotiques anonymes.

Michaël a songé à renouer avec son ancienne vie à quelques occasions, surtout quand il recevait son chèque d’aide sociale et qu’il peinait à joindre les deux bouts.

Mais il a résisté et, bientôt, il célébrera ses 20 ans de sobriété.

Donner au suivant

En 2009, à 28 ans, Michaël Vincent a commencé à travailler comme homme à tout faire pour Les Équités Temcap, une compagnie d’agence immobilière. Après avoir gravi les échelons, l’ex-toxicomane est aujourd’hui propriétaire du Complexe Sacré-Cœur à Victoriaville, un établissement comportant plusieurs salles de réception.

En mai, il y tiendra Séjour 21, un projet qu’il a créé et qui permettra à 10 personnes d’être hébergées gratuitement pendant 21 jours consécutifs pour suivre différents ateliers.

« Ce séjour n’est pas uniquement offert aux personnes aux prises avec des problèmes de drogues. Ça s’adresse à ceux qui veulent sincèrement cheminer dans leur vie et évoluer », explique l’organisateur.

L’homme d’affaires convoitait l’idée de tenir un tel séjour depuis ses premiers jours de sobriété, mais n’avait ni l’endroit ni les contacts pour le faire.

« Je suis tombé plusieurs fois par terre, mais je suis encore debout aujourd’hui. »

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