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La coke de Montréal vendue jusqu’en Ontario

Éric Thibault | Journal de Montréal

 Un trafiquant ontarien et un homme d’affaires québécois se sont associés pendant plusieurs années pour vendre la cocaïne des Hells Angels de Montréal dans la région d’Ottawa. 

Le premier est mort en prison il y a deux mois et le second a été condamné à cinq ans de pénitencier la semaine dernière. Le Journal relate l’enquête policière qui les a menés derrière les barreaux. 

 « Je suis foutu », a chuchoté David Bullen en utilisant un vilain mot anglais commençant aussi par la lettre F. 

Le trafiquant David Bullen

Photo courtoisie

Le trafiquant David Bullen

 

 Le trafiquant venait de se faire arrêter et il était détenu au poste de la Police provinciale de l’Ontario (PPO) à Kanata, la ville de banlieue qui sert de domicile aux Sénateurs d’Ottawa de la LNH.  

  Bullen parlait en toute confiance à son compagnon de cellule, Christian (prénom fictif), qui était aussi son bras droit et homme de confiance. Tous deux brassaient des affaires sur le marché de la drogue depuis une vingtaine d’années.  

  Ottawa a beau avoir la réputation d’être une capitale tranquille, cela n’a pas empêché Bullen et Christian de se partager des revenus hebdomadaires de 25 000 $ à 30 000 $ en écoulant trois kilos de cocaïne par semaine dans cette région.  

  Le duo s’approvisionnait en poudre blanche à Montréal, auprès d’intermédiaires des Hells Angels québécois. 

 Les « patchs » d’un membre ontarien des Hells Angels, Stephen Burns, ont été saisis durant cette enquête. 

Photo courtoisie

Les « patchs » d’un membre ontarien des Hells Angels, Stephen Burns, ont été saisis durant cette enquête. 

 

 Bullen – que l’on avait baptisé « Hollywood » dans le milieu interlope en référence à son gros train de vie – venait d’ailleurs souvent à Montréal à bord de son hélicoptère personnel, un modèle Robinson R44, pour y rencontrer son fournisseur.  

  L’Ontarien, qui avait plusieurs armes à feu à sa disposition, aimait bien traiter avec les Hells, d’après Christian, bien que les motards soient impitoyables en affaires. Mais une fois derrière les barreaux, Bullen ne pouvait cacher sa nervosité et son inquiétude. 

Le réseau produisait aussi du cannabis, et la police en a saisi plusieurs dizaines de kilos. 

Photo courtoisie

Le réseau produisait aussi du cannabis, et la police en a saisi plusieurs dizaines de kilos. 

 

 « Il parlait de ses associés à Montréal et il espérait que ceux-ci ne s’étaient pas fait arrêter dans l’opération policière. Il redoutait les conséquences que cela allait entraîner pour lui », a ensuite relaté Christian aux policiers.  

  Ce n’est que le lendemain que David Bullen a appris que c’est Christian qui l’avait piégé, lui et le reste de l’organisation, en travaillant secrètement comme agent civil d’infiltration pour le compte de la PPO dans l’opération « Wildwood ».  

  Le fournisseur de Montréal  

  Au cours des trois semaines précédentes, Christian s’était rendu à trois reprises à Montréal pour remettre chaque fois une somme de 52 000 $ à un associé qu’il avait surnommé « Les lunettes ». Et chaque fois, des policiers observaient la scène. 

Eric Corbeil, photographié par la police après s’être fait remettre 52 000 $, le 21 octobre 2016, à Montréal.

Photo courtoisie

Eric Corbeil, photographié par la police après s’être fait remettre 52 000 $, le 21 octobre 2016, à Montréal.

 

 Dans les registres de l’État, Eric Corbeil est officiellement président d’une entreprise de « gestion en construction » à Mont­réal, dont les bureaux étaient voisins d’un salon de massage dans « le Village », rue Ontario.  

  Mais pour la police ontarienne, le suspect aux lunettes représentait « le principal fournisseur » de cocaïne de David Bullen, selon des documents judiciaires mis en preuve par le procureur de la poursuite, Roderick Sonley. 

Cette filière ontarienne payait une taxe de vente de 2000 $ à un Hells de Montréal sur chaque kilo de cocaïne qu’elle achetait des motards.

Photo courtoisie

Cette filière ontarienne payait une taxe de vente de 2000 $ à un Hells de Montréal sur chaque kilo de cocaïne qu’elle achetait des motards.

 

 Les deux hommes étaient « des amis de longue date » et ont déjà été condamnés ensemble à des peines d’emprisonnement en 1999 dans une autre affaire de stupéfiants.  

  Christian savait que le kilo de coke se vendait 50 000 $. Bullen l’avait prévenu que l’extra de 2000 $ constituait « une taxe de vente » qu’il disait destinée à Gilles Lambert, un ex-Rock Machine devenu membre influent des Hells Angels du chapitre de Montréal et que les deux Ontariens appelaient « Le Vieux ».  

  Livreur en autobus 

Martin Leblanc, photographié par la police alors qu’il allait livrer un kilo de cocaïne à Ottawa, le 7 octobre 2016.

Photo courtoisie

Martin Leblanc, photographié par la police alors qu’il allait livrer un kilo de cocaïne à Ottawa, le 7 octobre 2016.

 

 Dans les jours suivant chacune de ces remises d’argent « cash », Martin Leblanc, qui agissait comme courrier pour Eric Corbeil, s’achetait un billet d’autobus et faisait l’aller-retour Montréal-Ottawa pour aller livrer la cocaïne à Christian.  

  Les deux hommes se donnaient toujours rendez-vous dans le stationnement d’un restaurant Harvey’s sur l’avenue Bronson. Leblanc montait alors à bord de la voiture de Christian et lui remettait un sac à dos noir contenant la brique de cocaïne correspondant à un kilo.  

  Le Montréalais repartait une vingtaine de secondes plus tard pour aller prendre son bus de retour, sans se douter que la transaction qu’il venait d’effectuer avait été filmée par des policiers en filature. 

L’un des kilos de cocaïne échangés était frappé d’une imitation du logo d’Apple.

Photo courtoisie

L’un des kilos de cocaïne échangés était frappé d’une imitation du logo d’Apple.

 

 Le premier kilo de cocaïne que Leblanc a apporté à Christian était frappé d’un sceau imitant la pomme du logo d’Apple.  

  La qualité de cette drogue était très élevée, ayant un degré de pureté de 95 %, selon les analyses d’un échantillon pris par Christian aux fins de cette enquête, à laquelle la police de Montréal a collaboré. 

La drogue était pure à 95 %.

Photo courtoisie

La drogue était pure à 95 %.

 

 Condamnés  

  Le 29 décembre dernier, David Bullen a été retrouvé sans vie dans un pénitencier ontarien où il avait commencé à purger une peine de neuf ans d’incarcération. 

Le revolver Standard CAL .38 special à David Bullen

Photo courtoisie

Le revolver Standard CAL .38 special à David Bullen

 

 Les autorités carcérales ont fait savoir que le trafiquant de 51 ans avait succombé à un infarctus.  

  Le 22 février dernier, Martin Leblanc a été condamné à trois ans d’incarcération et s’est fait confisquer 50 000 $ par l’État, devant la Cour provinciale de l’Ontario, à Ottawa. Le même jour, Eric Corbeil écopait de cinq ans de pénitencier et d’une amende de­­ 104 000 $.  

  Portrait utile  

  Le juge Matthew Webber avait demandé au service de la probation qu’on lui brosse un portrait des deux quinquagénaires montréalais pour l’aider à déterminer leurs peines. 

Le revolver Blackhawk .357 Magnum à David Bullen

Photo courtoisie

Le revolver Blackhawk .357 Magnum à David Bullen

 

 Le magistrat a appris que Leblanc et Corbeil sont des complices de longue date. Ils ont tous deux été emprisonnés à l’âge de 19 ans pour avoir commis un vol qualifié ensemble, après avoir connu des enfances diamétralement opposées.  

  Corbeil « s’est associé à de mauvaises fréquentations » très jeune, après s’être retrouvé en foyer d’accueil à la suite de la séparation de ses parents. 

Le pistolet Jennings de calibre 9 mm à David Bullen

Photo courtoisie

Le pistolet Jennings de calibre 9 mm à David Bullen

 

 Leblanc a plutôt bénéficié de « parents aimants » et d’un environnement familial « fortuné ». À 15 ans, sa famille lui a même payé des études dans un collège en Suisse qui se sont soldées par un échec, selon le rapport prédécisionnel.  

  Avant de prendre le chemin du pénitencier, Leblanc, qui avait été libéré sous caution à la suite de son arrestation, passait ses journées à « écouter la télévision », sans « aucune motivation ».  

  Quant à Eric Corbeil, qui est père de deux enfants, son arrestation a mené à la rupture du couple qu’il formait depuis plus de 20 ans.  

  Bien que le nom du Hells Angel Gilles Lambert apparaît à plusieurs reprises dans les documents judiciaires de l’opération Wildwood, le motard de 62 ans n’a été ni arrêté ni accusé au terme de cette enquête, faute de preuve suffisante qu’il collectait bel et bien une « taxe » sur la cocaïne vendue par l’organisation de Bullen.  

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