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Le problème avec les femmes et les minorités

Emmanuelle Latraverse | TVA Nouvelles

Deux ex-ministres, une ex-secrétaire parlementaire.Trois femmes solidaires dans la tempête.

L’une est avocate et militante autochtone, l’autre est une médecin mennonite qui a longtemps œuvré au Niger, la troisième une consultante en recherche renommée, une femme noire qui milite pour l’inclusion des populations marginalisées.

Jody Wilson-Raybould, Jane Philpott, Celina Casear-Chavannes. Un trio en hommage à la diversité canadienne.

Elles incarnent en quelque sorte la promesse de diversité, d’inclusion de Justin Trudeau.

La promesse se voulait plus qu’un slogan pour attirer des votes.

Or, elles viennent de lever le voile sur l’hypocrisie de ce discours sur la diversité.

Les minorités, on les aime, tant qu’elles suivent les règles de la majorité. La parité semble ainsi une triste façade.

Affronter le «club»

Femme, ministre sénior, Jody Wilson-Raybould a vu son jugement professionnel, sa compétence, remis en question encore et encore par l’entourage du premier ministre. Rien de surprenant me direz-vous dans un gouvernement ou le bureau du premier ministre contrôle tout.

Or, la question se pose: à quoi ça sert de promouvoir une femme, leader autochtone au poste de procureur général, si c’est pour s’attendre à ce qu’elle se soumette aux bonnes vieilles règles politiques écrites depuis des décennies par des hommes blancs?

Sérieusement, devait-elle mettre de côté son héritage, le cadre d’analyse qu’elle a forgé à titre de militante pour le respect des droits des Premières nations, cette indignation face à l’élasticité de la règle de droit dès qu’il s’agit des droits autochtones, lors de son entrée au conseil des ministres?

Surtout, alors que le Greffier du Conseil privé, Michael Wernick, s’apprête à témoigner de nouveau, imaginez l’affront de le voir lui faire la leçon et lui rappeler que le patron n’était pas content, menaces voilées à l’appui.

L’ancienne chef des Premières nations de la Colombie-Britannique devait-elle soudainement s’incliner devant l’ancien sous-ministre des affaires autochtones, l’architecte des échecs systématiques du fédéral dans le dossier, contre lequel elle s’est battue pendant des années?

Non. À tort ou à raison, Jody Wilson-Raybould a abordé le dossier de SNC-Lavalin, avec ses valeurs, son analyse propre. C’était justement ça le pari de la nommer Procureure générale du Canada. Choisir quelqu’un qui ne provenait pas du «club traditionnel».

D’ailleurs, la réponse de Justin Trudeau au lendemain de son témoignage est révélatrice.

Il n’était «pas d’accord avec les conclusions de Jody Wilson-Raybould».

Pourquoi ? Parce que celle-ci a osé résister à sa façon de faire la politique.

Une affaire de filles?

Justin Trudeau a admis lundi soir qu’il était au courant depuis un certain temps que Jane Philpott «se sentait comme ça depuis un certain temps».

N’aurait-il pas dû l’écouter et prendre au sérieux les préoccupations de celle qu’il venait de nommer Présidente du Conseil du Trésor, le 3e poste en importance au cabinet ?

Ah, non. C’est l’amie intime de Jody Wilson-Raybould....

Voilà, ça explique tout. Elles sont comme ça les filles, laissent passer leurs émotions avant leur jugement professionnel.

Pour quoi d’autre est-ce qu’une femme qui occupe le troisième poste au cabinet sacrifierait sa carrière politique?

En passant, cette amitié entre les deux femmes s’est forgée en développant la loi sur l’aide médicale à mourir, puis en s’attaquant aux conditions de vie digne du tiers monde chez les communautés autochtones.

La force de leur lien était justement ancrée dans l’idéal du gouvernement Trudeau: faire la politique autrement.

QuandJane Philpott écrit: «La façon dont le gouvernement a géré ce dossier et dont il a réagi aux questions soulevées m’a fait perdre confiance en lui...» C’est plus qu’un différend normal en démocratie.

Si c’était Bill Morneau, issu du monde des affaires de Toronto, qui avait écrit ces lignes, croyez-vous vraiment que le premier ministre aurait fait comme si de rien n’était? Croyez-vous vraiment que des députés libéraux réduiraient cette défection à deux copines qui se sont crinquées comme le relatait «Le Devoir»?

Les limites de la parité

Une seule députée s’est portée à leur défense bien publiquement depuis le début de la crise.

Il s’agit de Celina Caesar-Chavannes, celle qui a raflé l’ancien château fort conservateur de Whitby en Ontario. Elle a été secrétaire parlementaire du premier ministre, puis du Développement international.

Elle ne se représentera pas. Rien à voir avec SNC-Lavalin dit-elle. Mais elle a bien appris qu’elle dérange. Elle dérange par son militantisme. Elle a certainement dérangé en s’engageant dans un bras de fer avec Maxime Bernier sur les préjugés racistes dont elle fait l’objet au parlement.

Celina Caesar-Chavannes ne respecte pas les codes habituels de la politique.

Son appui à Jane Philpott et Jody Wilson-Raybould est philosophique.

Il nous rappelle que faire la politique autrement, ça doit vouloir dire quelque chose. Faire passer les obligations morales, éthiques avant les intérêts partisans. Accepter et surtout respecter qu’une ministre de la Justice soit guidée par une analyse différente de celle de la majorité de ses collègues.

Tel qu’elle l’a si bien dit: « Quand vous amenez des femmes en politiques, vous ne pouvez pas vous attendre au statu quo, défendez ce qui est juste et quittez quand vos valeurs sont compromises »

C’est là un message que Justin Trudeau n’a plus le luxe d’ignorer.

À la veille de la Journée internationale de la femme, il serait peut-être temps de cesser de croire que l’avancement des femmes et des minorités est une simple question d’arithmétique. La quête de l’égalité ne sert à rien si elle ne permet pas de transformer les codes traditionnels et changer les règles du jeu.

Ces trois femmes viennent de le prouver.