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Un prêt signé pour un mafieux

Hugo Joncas , Philippe Langlois , Andrea Valeria et Félix Séguin et Jean-François Cloutier | Bureau d'enquête

 Un cadre de la Caisse de dépôt a représenté un haut gradé de la mafia dans un prêt privé pendant qu’il travaillait pour le bas de laine des Québécois, a découvert notre Bureau d’enquête.  

Ce cadre est l’économiste Edmondo Marandola. C’est lui qui a été suspendu le 19 février par la filiale de financement immobilier de la Caisse, Otéra Capital, lorsqu’elle a appris dans Le Journal qu’il menait en parallèle des activités de promoteur immobilier.   

 Nos recherches sur lui se sont poursuivies. Nous avons découvert que même s’il est en faillite depuis 2006, Edmondo Marandola a continué de s’impliquer dans plusieurs transactions financières avec des hommes d’affaires.   

 Parmi ceux-ci, on retrouve Giuseppe Focarazzo, un des leaders du crime organisé italien à Montréal.   

 Emprunt notarié   

 En mars 2015, Edmondo Marandola a signé pour lui un emprunt notarié de 110 000 $, selon le registre foncier.  

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Cet emprunt était garanti par le faux manoir du pégriot, une résidence cossue à Mascouche, dans la couronne nord de Montréal, évaluée à près de 700 000 $.   

L’argent de ce prêt privé est allé en partie à l’entrepreneur chargé des rénovations sur la maison de Focarazzo, mais 5000 $ ont aussi atterri dans les poches d’Edmondo Marandola, selon des copies de chèques qu’a obtenues notre Bureau d’enquête.   

Les documents consultés ne permettent pas de comprendre pourquoi M. Marandola a représenté le mafieux dans cette transaction.   

Les deux hommes n’ont pas rappelé pour répondre à nos questions.   

D’autres liens mafieux   

Edmondo Marandola est le deux­ième cadre de la Caisse de dépôt à être lié de près ou de loin à la mafia de Montréal.   

Nous avons demandé à Otéra Capital si M. Marandola avait divulgué à son employeur la transaction qu’il avait effectuée au nom de Giuseppe Focarazzo.   

La porte-parole d’Otéra, Mélanie Charbonneau, s’est contentée de rappeler qu’il a été suspendu le temps d’une enquête indépendante et que les conclusions de cette enquête seraient rendues publiques.   

M. Marandola est également dans la mire de la Banque Royale. Il y a deux semaines, l’institution financière a fait saisir ses parts dans un projet de résidence pour personnes âgées, après avoir appris dans nos pages son implication dans le projet.   

Le cadre suspendu doit plus d’un demi-million de dollars à la Banque Royale. Il n’est toujours pas libéré de sa faillite, qui remonte à 2006.   

Encore la mafia   

C’est la deuxième fois en un mois qu’un cadre d’Otéra Capital, filiale de la Caisse de dépôt, est lié de près ou de loin à la mafia.   

Début février, notre Bureau d’enquête révélait que Martine Gaudreault, vice-présidente d’Otéra, est en couple avec Alain Cormier, un prêteur privé longtemps associé au clan Rizzuto.   

Cormier a notamment détenu une compagnie pendant quatre ans avec Leonardo Rizzuto, le fils de l’ex-parrain de la mafia montréalaise Vito Rizzuto (aujourd’hui décédé). Giovanna Cammalleri, la femme de Vito Rizzuto, était également actionnaire de cette firme.   

Martine Gaudreault a été impliquée dans trois entreprises avec son conjoint depuis 2012. Celui-ci a affirmé que Mme Gaudreault n’était pas au courant de ses relations d’affaires.   

La V.-P. d’Otéra a été suspendue à la suite de notre article.   

À la tête d’un groupe de mafieux  

Giuseppe « Joey Gator » Focarazzo, 43 ans, est à la tête d’un petit groupe de mafieux particulièrement bien connectés aux Hells Angels, selon nos informations de source policière. Il a d’ailleurs assisté au mariage du full patch Martin Robert au centre-ville de Montréal, en octobre dernier.   

Depuis l’enquête Colisée dans les années 2000, la Gendarmerie royale du Canada (GRC) le considérait comme un collecteur d’argent du clan Rizzuto.   

Un photographe de l’Agence QMI lui a aussi tiré le portrait aux funérailles du mafioso Rocco Sollecito en juin 2016.   

En décembre 2017, l’une des compagnies à numéro de Giuseppe Focarazzo cédait d’ailleurs un condo de Repentigny à Giovanna Camalleri, la veuve de l’ancien parrain Vito Rizzuto.   

L’entreprise de Focarazzo l’avait saisi d’un particulier qui n’avait pu lui rembourser son prêt, octroyé à 57 % d’intérêts par an. Ce taux est à un cheveu des 60 % que le Code criminel considère comme un taux usuraire.   

Sous surveillance   

« Joey Gator » est dans la mire des enquêteurs de la GRC depuis le milieu des années 2000.   

Le 20 août 2006, des agents l’ont d’ailleurs observé au bar Laennec de Laval, l’un des principaux repaires de la mafia à l’époque, selon un aperçu de la preuve déposé en septembre 2012 à la commission Charbonneau sur les contrats dans la construction.   

Ce jour-là, Focarazzo venait retrouver notamment Francesco Del Balso, un haut gradé lourdement impliqué dans les opérations financières du clan Rizzuto.  

Les policiers ont pu les observer en train de « manipuler des armes de poing », selon la preuve.   

« Ils discutent de types et de calibres d’armes à feu et semblent comparer leurs armes », écrivait alors la police fédérale.   

Le dossier criminel de Giuseppe Focarazzo est tout de même peu chargé. En juillet 2004, il a été condamné à des amendes et à une probation de deux ans pour extorsion, menaces de mort ou lésions, et pour s’être trouvé dans un véhicule où se trouvait une arme prohibée.   

  

 – Avec la collaboration d’Eric Thibault  

  

 

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