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Engouement pour l’école à la carte dès le primaire

Daphnée Dion-Viens | Journal de Québec

Marie-Ève Pellicelli a inscrit son fils William en concentration basketball à l’école du Parc à Beauport lorsqu’il était à la fin du primaire alors que sa fille Lili-Jade est en concentration informatique à l’école primaire Marie-Renouard.

Pascal huot

Marie-Ève Pellicelli a inscrit son fils William en concentration basketball à l’école du Parc à Beauport lorsqu’il était à la fin du primaire alors que sa fille Lili-Jade est en concentration informatique à l’école primaire Marie-Renouard.

Déjà très prisés au secondaire, les programmes particuliers sont de plus en plus populaires dans les écoles primaires québécoises: depuis plus de dix ans, le nombre d’élèves qui y sont inscrits a bondi de 50%, alors que le coût de ces programmes peut grimper jusqu’à... 8000 $.

Selon des chiffres obtenus auprès du ministère de l’Éducation, 18 564 élèves du primaire sont désormais inscrits dans ces programmes, comparés à 12 808 il y a douze ans.

La proportion reste faible (3,6%), mais ces données sont non exhaustives puisque les écoles peuvent «enrichir» leurs programmes sans en informer Québec, précise-t-on.

Les programmes particuliers sont des concentrations ou profils, qui peuvent être axés sur les sports, les arts ou les sciences par exemple, permettant aux élèves de consacrer un plus grand nombre d’heures à ces disciplines que dans le programme régulier.

Ils sont de plus en plus nombreux dans le réseau public, pour «répondre aux besoins des élèves et des parents», indique-t-on du côté des commissions scolaires.

Jusqu’à 8000 $

Certains programmes sont gratuits, plusieurs sont coûteux. À l’école primaire des Berges, à Québec, le prix des concentrations – déterminés par les clubs sportifs ou artistiques affiliés – varie de quelques centaines de dollars à 8000$ pour le tennis.

La centaine d’élèves inscrits dans ces concentrations s’entraînent à l’extérieur de l’école en après-midi, quatre après-midi par semaine. Les élèves qui sont admis dans ces programmes doivent avoir une moyenne générale d’au moins 80%.

La demande pour ces concentrations est forte et en croissance, indique le directeur, Kino Métivier, qui y voit une façon de démocratiser le sport-études d’élite, autrefois réservé à l’école privée.

Des programmes semblables existent un peu partout au Québec. À Trois-Rivières, l’école primaire l’Académie sportive offre des programmes de sports-études dont la facture peut grimper jusqu’à 3500 $.

De son côté, Marie-Ève Pellicelli a déboursé environ 700$ par année pour inscrire son garçon en concentration basketball dans une école de Beauport, lorsqu’il était en cinquième et sixième année, alors que sa fille de 11 ans est présentement inscrite dans une concentration informatique. La facture s’élève à 175$, en plus de l’achat obligatoire d’un iPad.

Malgré les coûts, Mme Pellicelli n’y voit que du positif. «Pour l’enfant, c’est l’idéal, ça lui donne un esprit d’appartenance et une motivation supplémentaire pour aller à l’école», dit-elle.

Au secondaire, ces programmes sont désormais si populaires que dans certaines commissions scolaires, une minorité d’élèves sont maintenant inscrits dans le programme régulier dans certaines commissions scolaires (voir autre texte).

Or les inégalités engendrées par la multiplication de ces programmes dans le réseau public s’attirent aussi des critiques.

Selon le Conseil supérieur de l’éducation, le système d’éducation québécois est le plus inégalitaire au pays, puisque les élèves moins forts ou provenant de familles moins fortunées ne peuvent généralement avoir accès à l’école privée ou aux programmes particuliers du public.

Ces élèves se retrouvent alors concentrés dans les classes régulières, ce qui nuit à leur réussite, selon le mouvement L’école ensemble, fondé il y a deux ans par un groupe de parents qui dénonce la «ségrégation scolaire».

Claude Lessard, ancien président du Conseil supérieur de l’éducation, s’inquiète aussi de voir que ce phénomène gagne maintenant les écoles primaires du réseau public.

«C’est pire que je pensais, lance-t-il. Il faut se demander si c’est la job de l’école publique d’offrir ce type de programmes.»

La gratuité scolaire au secondaire en perte de vitesse

Dans certaines régions de la province, l’école privée et les programmes particuliers des écoles publiques sont si populaires qu’une majorité de parents choisissent de renoncer à la gratuité scolaire pour leur enfant au secondaire.

À la commission scolaire des Premières-Seigneuries, qui couvre le secteur est de Québec et la Côte-de-Beaupré, 62 % des élèves du secondaire sont inscrits dans un programme particulier.

Programme d’éducation internationale (PEI), concentration en sciences, profil arts dramatiques ou sport-cardio-santé, l’offre diffère grandement d’une école à l’autre. Les coûts supplémentaires qui y sont associés varient de quelques dizaines à plusieurs milliers de dollars.

Ces programmes ont un impact sur la motivation et la persévérance scolaire des élèves, tout en leur permettant de se développer selon leurs centres d’intérêt, fait valoir Martine Chouinard, secrétaire générale de cette commission scolaire.

Freiner l’exode vers le privé

La multiplication de ces programmes particuliers a aussi permis de freiner l’exode des élèves de ce territoire vers le réseau privé, puisque 14 % y sont maintenant inscrits, comparé à près de 20 % il y a cinq ans.

Selon des données obtenues auprès du ministère de l’Éducation, les élèves inscrits dans des programmes particuliers sont aussi majoritaires à la commission scolaire des Chênes (Drummondville et les environs) et des Phares (Rimouski et les environs).

Dans d’autres régions du Québec, les élèves pour qui l’école secondaire est gratuite se retrouvent aussi en minorité lorsqu’on tient compte de ceux qui fréquentent aussi le privé.

C’est le cas notamment sur le territoire de la commission scolaire Marguerite-Bourgeoys, à Montréal, et de la commission scolaire des Patriotes, qui dessert la Rive-Sud de la métropole.

Un élève sur quatre

Selon des données du ministère de l’Éducation, un élève sur quatre est inscrit dans un programme particulier offert dans une école publique secondaire.

Il s’agit toutefois de données non exhaustives, puisque les écoles ne sont pas obligées d’en informer Québec, si bien que la proportion réelle pourrait être plus élevée.

Nombre d’élèves inscrits dans des programmes particuliers au primaire dans le réseau public*

2006-2007 : 12 808

2018-2019 : 18 564 (+ 50 %)

*Il s’agit de données non exhaustives puisque les écoles ne sont pas obligées d’informer le ministère lorsqu’elles créent de nouveaux programmes qui représentent un enrichissement au programme régulier.

Source : ministère de l’Éducation