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La fin des licornes!

Emmanuelle Latraverse | TVA Nouvelles

La horde de caméras attendait devant la porte du caucus libéral. Députés et ministres défilaient, conscients du poids du moment. La tension de cette crise qui dure depuis huit semaines était à son comble.

Et, enfin, un peu avant 18h, l’inévitable est arrivé.

Jody Wilson-Raybould a été expulsée du caucus libéral, congédiée comme candidate en vue des prochaines élections. Sa collègue Jane Philpott a subi le même sort.

Le mélodrame avait assez duré.

«Jody Wilson-Raybould et Jane Philpott ne sont plus membres du caucus libéral... La confiance qui existait entre ces deux individus et notre équipe a été brisée.»

Un rare moment d’assurance pour un premier ministre paralysé par l’indécision depuis le début de cette crise, partagé entre ses idéaux de «faire la politique différemment » et ses responsabilités bien politiques et partisanes à quelques mois des élections.

Un sport d’équipe

On dit souvent que la politique est un sport d’équipe. C’est là un cliché, certes, mais il demeure vrai.

La victoire libérale en 2015, c’est 338 hommes et femmes qui ont osé se présenter, 184 d’entre eux qui ont été élus sur la promesse d’un gouvernement ouvert, engagé, féministe, progressiste. C’est aussi 153 d’entre eux qui ont été déçus de ne pas être nommés au conseil des ministres, et combien d’autres qui se sont pincé le nez lors de l’achat du pipeline Trans-Mountain, ou l’abandon de la réforme électorale, ou l’ampleur du déficit.

Ces hommes et ces femmes ne sont pas sans principes, tous attachés à leur salaire et leur statut. La majorité d’entre eux ont compris que la politique, c’est aussi l’art du compromis.

Et voilà que l’ultime crise autour d’un principe fondamental de l’indépendance du système judiciaire éclate.

Jody Wilson-Raybould a démissionné de son poste de ministre des Anciens Combattants, après avoir perdu son poste de ministre de la Justice, parce qu’elle juge avoir subi des pressions inappropriées dans le dossier d’un accord de réparation pour SNC-Lavalin.

Justin Trudeau a convaincu ses députés et ministres qu’il ne s’agissait pas d’un crime de lèse-majesté. Il a invoqué le droit à la dissidence, l’idéal de la politique différemment.

En effet, on ne peut que respecter le choix d’une ministre de démissionner pour une question de principe qu’elle juge fondamentale. De là à tolérer qu’elle mène une croisade contre son premier ministre et son gouvernement, c’est autre chose, surtout lorsque ça implique d’enregistrer à son issu le plus haut fonctionnaire de l’État et de rendre l’enregistrement public.

«Un geste inconcevable», a tranché Justin Trudeau. Et il a raison.

Comment les autres députés libéraux pouvaient-ils espérer laver leur linge sale en famille lors des réunions du caucus, lorsque la plus haute procureure au pays avait osé trahir si publiquement la confiance du gouvernement?

Un premier ministre affaibli

Les libéraux ont déployé beaucoup d’efforts au cours des derniers jours pour alimenter ce scénario selon lequel «le lien de confiance est brisé avec le caucus». Tout pour dédouaner le premier ministre d’avoir sacrifié une ministre «senior», femme, autochtone, pour avoir osé dire la vérité.

En fin de compte, ils sont heureux de montrer que c’est lui qui a tranché.

Bravo! Justin Trudeau a mis son pied à terre. Et alors?

Les libéraux auront aussi compris qu’il aura fallu attendre d’être au bord du précipice pour que leur premier ministre se trouve une colonne vertébrale.

Voilà deux mois qu’il est incapable de dicter les termes de ce débat, totalement paralysé par l’ampleur de la crise, surpris de ne pas avoir vu venir la tornade qui se préparait depuis septembre dernier.

Un constat éloquent qui en dit long sur son leadership.

Après tout, difficile d’être surpris.

C’est le même premier ministre qui a abandonné la réforme du mode de scrutin au moindre signe de complications, le même premier ministre qui s’est obstiné à ne pas taxer Netflix, le même premier ministre qui a abandonné sa réforme fiscale au moindre signe de fronde, quitte à miner la crédibilité de son ministre des Finances.

Finalement, c’est le même premier ministre qui se drape dans la vertu autour des enjeux faciles comme les droits des femmes en Arabie saoudite et l’indépendance du système judiciaire face à la Chine, mais qui trop souvent s’est défilé lorsqu’il s’agit de passer de la parole aux actes.

Justin Trudeau a beau avoir rassuré ses troupes mardi soir, il n’a aucunement offert une réponse cohérente aux questions soulevées par cette crise.

Comment se fait-il qu’il ignorait que sa procureure générale jugeait ces débats sur SNC-Lavalin inappropriés? Si vraiment c’est une question de compétence, pourquoi l’a-t-il laissée en poste si longtemps ? Et pourquoi a-t-il osé dire aux Canadiens le 8 février dernier que les allégations du Globe and Mail étaient fausses ?

Une question de confiance

Son discours au caucus mardi soir en fait foi: Justin Trudeau semble croire que l’idéal qu’il propose aux Canadiens suffira à faire oublier ses lacunes comme premier ministre.

Qui sait... Six mois et demi en politique c’est long, très long.

C’est la fenêtre dont dispose Justin Trudeau pour convaincre les Canadiens que malgré ses beaux slogans, il sait gouverner les destinées du pays. Un peu plus de six mois pour convaincre les électeurs que les publicités du Parti conservateur en 2015 étaient fausses, six mois pour convaincre, que, oui, il est prêt.