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Aux grands maux les grands remèdes

Emmanuelle Latraverse | TVA Nouvelles

Quelle brillante idée ! Quoi de mieux pour tourner la page sur la crise SNC-Lavalin et enfin recentrer le débat politique autour d’enjeux bien plus graves pour l’avenir de notre société que de menacer le chef de l’opposition officielle d’une poursuite en diffamation.

Il faut bien l’avouer, les grands stratèges qui entourent Justin Trudeau ont fait fort, très fort.

Un premier ministre responsable

C’est ainsi que le dimanche 31 mars dernier, 48 heures après que le Canada au complet a entendu le greffier du Conseil privé exercer une pression monumentale sur les épaules de l’ex-procureure générale pour qu’elle intervienne auprès de la directrice des poursuites publiques et trouve une façon, légale bien sûr, d’assurer un accord de poursuite différée à SNC, le premier ministre a décidé que les critiques de son adversaire conservateur avaient dépassé les bornes.

L’avocat de Justin Trudeau reproche donc à Andrew Scheer d’avoir osé voir dans les commentaires de l’ex-greffier la preuve que «Justin Trudeau a mené une campagne pour faire de l’ingérence politique» dans la poursuite contre SNC-Lavalin.

Faux, affirment ses avocats que ce dernier ait «personnellement donné des ordres et, quand l’ancienne procureure générale a refusé de les suivre et d’enfreindre la loi, [l’ait] congédiée.»

Diffamation, que d’oser affirmer que Jody Wilson-Raybould «n’a cessé de dire au premier ministre et à ses hauts responsables que leurs actes étaient tout à fait inappropriés et étaient de "l’ingérence politique"», ou que « le greffier du Conseil privé a fait pression sur elle et lui a bien fait comprendre que son poste était en jeu.»

Odieux, que d’oser dire que «Justin Trudeau a aussi dit aux Canadiens ce qu’il savait être faux.»

Il faut donc comprendre que Justin Trudeau ignorait que son entourage menait une campagne pour faire changer d’idée Jody Wilson-Raybould sur SNC-Lavalin. Il n’a pas «personnellement donné des ordres», mais on s’entend qu’il voulait que ça se règle «coûte que coûte». Et il faut croire, dans l’esprit de cette menace de poursuite, que lorsque Justin Trudeau a affirmé le 7 février que les allégations du Globe and Mail étaient fausses, c’est uniquement parce qu’il ne savait pas à ce moment précis qu’elles finiraient par être confirmées par de nombreux témoignages.

Quelle belle justification pour menacer le chef de l’opposition officielle de poursuite : «vous ne pouvez pas me blâmer pour ce fiasco, je ne savais pas trop ce qui se passait dans mon bureau. Je ne suis pas responsable, comme premier ministre, je donne des mandats à mes conseillers sans me soucier des ramifications juridiques et politiques.»

Voilà tout un premier ministre responsable !

Comme au secondaire....

Comprenez-moi bien, je ne plaide pas ici qu’Andrew Scheer a mené ce dossier d’une main de maître.

Il a préféré les phrases-chocs aux nuances que méritait le dossier et les enjeux juridiques et économiques qu’il soulève.

Demander la démission du premier ministre avant même qu’on ait fini d’entendre tous les témoins jugés essentiels par les conservateurs était un bel exemple de surenchère partisane.

On se demande bien d’ailleurs d’où vient cet acharnement à parler de corruption, plutôt que d’incompétence, d’ingérence.

Oui, le chef conservateur est parfois allé trop loin. Certainement, qu’il s’est laissé allé à des amalgames douteux.

Et les électeurs pourront donner leur verdict le 21 octobre prochain.

Mais objectivement, quel premier ministre menace de poursuite le chef de l’opposition officielle sous prétexte que celui-ci exagère sur un enjeu sérieux de politique publique, dans le cadre d’un débat sur la protection de l’indépendance judiciaire?

Si Justin Trudeau n’avait pas dangereusement poussé les limites de l’ingérence politique, s’il avait le moindrement fait preuve de transparence quant à son rôle dans le dossier plutôt que de laisser d’autres faire le travail à sa place à coup de sources anonymes, on n’en serait pas là.

Finalement, on dirait un adolescent qui a préféré faire la fête plutôt que se pencher sur ses livres et se mettre à l’étude. Dans ce dossier, Justin Trudeau a coulé le cours de gouvernance et transparence. En menaçant de poursuite son rival, il envoie le signal qu’il est plus facile de blâmer le professeur pour un examen trop difficile que d’assumer la responsabilité de son propre échec.

Sauver les meubles....

On dit souvent que la meilleure défense c’est l’attaque.

Après les dénégations, les témoignages et les expulsions, il faut croire que Justin Trudeau en est rendu là. À attaquer son adversaire pour faire oublier ses propres lacunes.

Cette stratégie ne s’adresse surtout pas aux chroniqueurs politiques ou aux fanatiques d’information politique. Tel qu’en fait foi la déclaration publiée par le directeur des communications du premier ministre, elle vise les autres électeurs, ceux qui affectionnent l’idéal Trudeau et entretiennent des doutes à l’égard des conservateurs.

Justin Trudeau vient d’envoyer le signal qu’il n’est pas prêt à remettre les clés du pouvoir à Andrew Scheer. Il est décidé à se battre.

Mais il est malheureux que celui qui promettait de faire la politique autrement en soit réduit à utiliser une tactique digne de Donald Trump.