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Une autre multinationale du Québec soupçonnée de corruption

Jean-François Cloutier | Journal de Montréal

Une autre multinationale québécoise fait l’objet d’une enquête pour corruption à l’étranger. Cette fois, il s’agit de la firme de sécurité montréalaise GardaWorld, dont les bureaux de Bruxelles ont été perquisitionnés au début du mois.

Le site spécialisé Intelligence Online a rapporté la semaine dernière que le Parquet national financier (PNF) avait perquisitionné les bureaux de GardaWorld et ceux d’autres acteurs mêlés à ce dossier. Le PNF, un organisme français, est chargé « de traquer la grande délinquance économique et financière ».

Selon nos informations, les perquisitions sont liées à une enquête sur un contrat pour la construction, la gestion et la sécurisation d’un camp sécurisé de l’Union européenne (UE) à Mogadiscio, en Somalie.

GardaWorld fait partie d’un consortium (nommé Rapid) qui a remporté ce contrat d’une valeur de 97,6 millions d’euros (147 M$) sur 10 ans en 2015.

Questionnée par notre Bureau d’enquête, la porte-parole de Garda a indiqué que « nous collaborons à l’enquête avec les autorités locales. Selon notre compréhension, l’enquête vise un ex-employé qui a quitté l’entreprise il y a environ quatre ans. »

Jointe à Paris, une porte-parole du PNF, Céline Clement Petremann, nous a dit que l’organisation enquêtait dans cette affaire pour « corruption d’agents publics étrangers » et « trafic d’influence d’un agent public international ».

« Les chefs sont tout à fait susceptibles d’évoluer », ajoute-t-elle, précisant que l’enquête est encore au stade préliminaire et qu’aucune accusation formelle (ou mise en examen, dans le droit français) n’avait encore été déposée.

Enregistrement compromettant

Le quotidien français Le Monde et la revue Paris Match avaient soulevé en 2016 la possibilité qu’il y ait eu corruption pour l’obtention de ce contrat en Somalie.

Les deux médias citaient un enregistrement sonore d’une réunion tenue trois jours avant l’octroi du contrat dans les bureaux d’une des firmes associées à Garda dans le consortium.

« On est à l’aube de signer un contrat assez important, qui va certainement faire des petits. [...] Sachez une chose et ça reste entre nous [...], il y a des gens à qui je vais reverser. Sachez que ces gens-là ont encore le pouvoir, à tout moment, d’arrêter l’affaire », dit notamment dans l’enregistrement un ancien consultant de Garda, le général français Cyrille Claver, comme cité par Paris Match.

Le général Claver évoque dans l’enregistrement des paiements de près de 2 millions d’euros (3 M$) visant à « remercier » des responsables européens pour l’octroi du contrat, selon Le Monde.

Un autre ex-employé de Garda, Didier Ranchon, est aussi entendu dans l’enregistrement. Celui-ci dit d’abord qu’il ne sera pas possible pour Garda de verser de l’argent à des employés de l’UE.

Puis il se ravise et mentionne finalement « pouvoir “créer une nouvelle ligne” pour couvrir cette dépense », selon Le Monde.

Un pot-de-vin à qui ?

Nulle part dans l’enregistrement le nom de la personne ou du groupe de personnes à « remercier » au sein de l’Union européenne n’est mentionné.

Puis un reportage d’enquête diffusé sur la chaîne France 3 en 2018 a révélé que Jean-Luc Schaffhauser, un député européen du Front national (un parti d’extrême droite dirigé par Marine Le Pen) a reçu des paiements de 10 000 euros (15 000 $) par mois d’une société partenaire de Garda dans le consortium Rapid.

Ces paiements ont été faits à une entreprise de conseil de Schaffhauser établie à Dubaï, un paradis fiscal, selon le reportage.

Le Monde et Paris Match ont aussi fait état en 2016 des liens d’amitié étroits entre un général français, Gérard Heckel (responsable du projet somalien au sein de l’Union européenne), et l’ex-consultant de Garda, le général Claver.

Montréal et dubaÏ

GardaWorld est une compagnie dont le siège social est situé à Montréal, bien que sa direction soit située à Dubaï.

Le patron de Garda, Stéphane Crétier, a récemment fait l’actualité pour son association présumée avec plusieurs grosses pointures du monde des affaires montréalais pour le retour des Expos.

Parmi les administrateurs de Garda se trouve Hélène Desmarais, épouse de Paul Desmarais Jr, co-PDG de Power Corporation, qui siège lui-même au conseil d’administration du cimentier LafargeHolcim visé par un autre scandale.

Gardaworld dans l’eau chaude

Le nom de Garda s’ajoute à celui d’autres firmes liées au Québec et mêlées à des allégations de corruption à l’étranger.

SNC-Lavalin

L’entreprise fait face à des accusations au Canada pour corruption d’agent public étranger en Libye. Elle aurait versé de généreux pots-de-vin au fils de Mouammar Khadafi, Saadi Khadafi.

Bombardier

Des allégations de corruption ont fait surface en 2017 concernant un contrat en Azerbaïdjan. L’entreprise a aussi été plongée dans un scandale en Afrique du Sud en 2018, où une influente famille aurait marchandé un jet privé au rabais en échange d’un contrat de train.

GBL

Les bureaux de GBL, un holding belge contrôlé notamment par la famille Desmarais, ont été perquisitionnés en 2017 relativement à une enquête pour paiements de la firme de ciment LafargeHolcim au groupe terroriste État islamique.

– Avec la collaboration d’Hugo Joncas