/news/politics

Tolérer l’intolérable

Emmanuelle Latraverse | TVA Nouvelles

La fillette de Granby demeure anonyme. La détresse de son regard nous échappe. Seules ses petites tresses blondes nous laissent imaginer, l’enfance qui lui a échappé, cette vie fauchée sur l’autel d’une bureaucratie qui a échoué.

«Rien ne va être négligé pour qu’on s’occupe correctement de nos enfants. On doit ça à nos enfants», a affirmé François Legault jeudi, porté par la colère et l’indignation.

Une rare unanimité de la classe politique, portée par une tristesse sincère a enfin ouvert la porte à une mobilisation attendue depuis longtemps en faveur de tous ces enfants non seulement maltraités, mais aussi trimbalés dans les dédales d’un système qui n’est plus à la hauteur.

La triste réalité, c’est que cette fillette qu’on surnomme tragiquement «l’enfant martyre» n’est pas la première à être passée dans les mailles du filet au cours des dernières années.

Le petit Charles mort à l’âge de 20 mois à Saguenay, la petite Rosalie assassinée à Charlesbourg l’an dernier, une adolescente de 14 ans qui s’est suicidée au Nunavik, ont tous fait les frais des échecs de notre système de protection de l’enfance depuis 2016. C’est sans parler des cas de 38 enfants en Mauricie dont les dossiers ont fait l’objet de graves lacunes, et ceux d’autres enfants persécutés dans une pseudo-secte pendant des années.

Du Saguenay, à Québec, en passant par la Côte-Nord, le Bas-St-Laurent, la Mauricie et maintenant l’Estrie, ça fait longtemps qu’on tolère l’intolérable.

Il fallait atteindre le sommet de l’horreur pour causer l’onde de choc qui s’impose depuis longtemps.

Des montagnes d’enquête

Coroner, police, CIUSSS, Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ), on ne compte plus le nombre d’enquêtes que le gouvernement Legault a lancées au cours des deux derniers jours.

Mais ce sont loin d’être les premières.

Dans tous les cas mentionnés plus haut, il y a eu des enquêtes, de la CDPDJ, et parfois aussi du coroner et de la police.

Et si l’histoire de chacun de ces enfants est unique, les problèmes se répètent et se ressemblent : manque de ressources, de formation, suivi inadéquat des dossiers, manque de cohérence d’un cas à l’autre.

Pas surprenant qu’en campagne électorale, l’actuelle ministre de la Justice Sonia Lebel s’indignait qu’on attende encore des rapports alors que les solutions sont connues.

Entre l’indifférence et l’omertà

Comment a-t-on pu être si complaisants?

La DPJ recense 100 000 signalements par année. Deux cent quatre mille bambins de 6 mois à 5 ans ont subi des agressions psychologiques répétées en 2012, 4,3% des tout-petits ont encaissé des raclées, coups de poing, coups de pied, un taux qui n’a pas changé depuis 1999.

Et pourtant, ces enfants souffrent dans l’ombre, bien à l’abri des regards et de l’indignation populaire. Plusieurs ont la chance d’avoir une intervenante qui porte leur dossier à bout de bras, contre vents et marées, mais encore. Les autres sont prisonniers d’un système aussi opaque qu’infernal. C’est la loterie de la DPJ.

La réalité, c’est que contrairement à nos aînés, trop souvent les enfants de la DPJ n’ont pas le bénéfice d’un proche pour sonner l’alarme et alerter l’opinion publique.

Quelques-uns, comme la fillette-martyre, ont une grand-mère, un oncle, une tante pour plaider leur cause. Or, ils sont soumis à la loi du silence et de la confidentialité de peur de s’aliéner davantage les autorités contre qui ils se battent.

C’est ainsi que les bains manqués, les repas inadéquats, les claques et les menaces, le manque d’aide pour leurs familles se perdent dans les statistiques et la quasi-indifférence.

La campagne électorale les a oubliés. Par sa mort, la fillette de Granby aura enfin imposé leurs droits.

Un défenseur des droits des enfants?

Le premier ministre a évoqué une vaste commission parlementaire, «Grandir dans la dignité», pour moderniser la prise en charge des enfants vulnérables et mal traités. Bravo.

Après 40 ans, la Loi sur la protection de la jeunesse mérite d’être modernisée. Tel que l’évoquait l’Ordre des travailleurs sociaux et des thérapeutes conjugaux et familiaux du Québec en janvier, la société a évolué, les familles ont changé, les problèmes sont devenus plus complexes. Il est grand temps de faire le ménage.

Et pourquoi ne pas nommer un défenseur des droits des enfants, comme l’ont fait toutes les autres provinces du pays ?

Ces enfants vulnérables et maltraités auraient enfin un véritable champion indépendant à la tête d’un organisme de surveillance capable d’enquêter, de dénoncer, de surveiller le système.

Après tout, ce sont l’équivalent de deux autobus scolaires d’enfants par jour au Québec qui méritent qu’on s’intéresse enfin à leur sort.