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6000 kilomètres de marche qui l’ont transformée

Caroline Lepage | Journal de Montréal

En marchant 6000 km sur les chemins de Compostelle, une Montérégienne au cœur lourd a pu guérir des épreuves qui l’ont affectée au cours de sa vie, dont une difficile rupture amoureuse et la perte d’un être cher.

Jacinthe Gagné a vécu son premier pèlerinage vers Saint-Jacques-de-Compostelle en 2007.

Lorsqu’elle s’est envolée vers l’Europe, cette enseignante se remettait d’une rupture amoureuse et venait de terminer une année scolaire physiquement éprouvante. De plus, Charbon, son caniche royal qui lui servait de fidèle compagnon, était décédé depuis peu.

« J’avais du “stock” à nettoyer. Mon sac était lourd », confie la femme de 63 ans.

Durant son voyage, Mme Gagné a marché 1600 km en deux mois. Après son départ, à Puy-en-Velay, en France, elle se rappelle avoir plié les genoux, en chemin, et éclaté en sanglots.

À ce moment-là, elle a eu une vision des hommes de sa vie. Le visage de chacun lui apparaissait, à tour de rôle, pour lui rappeler les cicatrices qui restaient à soigner.

Marcher pour guérir

Mme Gagné aime bouger et le simple défi physique d’un tel périple la motivait. Elle croit néanmoins que les longues journées de marche peuvent aussi jouer un rôle thérapeutique, en permettant de libérer les émotions, comme certaines techniques de massage.

« À force de marcher, ton corps bouge et ça va déloger des affaires. (...) T’as des blessures qui montent. T’as des événements traumatisants qui montent », explique cette femme kinesthésique.

De plus, elle constate que le fait de fournir des efforts et de se dépasser rapproche les marcheurs de la spiritualité.

« Quand a-t-on besoin de prier et de se réconforter ? Quand c’est dur ! », fait remarquer la résidente de Saint-Bruno.

Durant son trajet, Mme Gagné s’en remettait à son « être suprême » et déposait, à divers endroits de la route, des cailloux qui symbolisaient les souffrances trop lourdes dont elle voulait se libérer.

Selon elle, des gens rencontrés sur le parcours peuvent également rappeler des événements qui aident à faire la paix avec ses souvenirs.

Méditation

« Durant mon premier chemin, j’ai commencé à faire de la méditation. Ça a changé ma vie », expose cette sexagénaire.

Tout au long du trajet, Mme Gagné dormait dans des gîtes ou dortoirs habitués à accueillir les pèlerins. Dans l’un d’entre eux, elle a trouvé un livre sur la méditation qu’elle a mis en application.

Selon elle, la marche réunissait les conditions idéales à cette initiation, en favorisant une attitude d’ouverture et de tolérance ainsi qu’un état méditatif.

Six voyages

Les bienfaits du périple ont convaincu cette enseignante de s’envoler cinq autres fois vers l’Europe, durant le congé estival, avec son sac à dos, ses bottes et ses bâtons de marche.

Ses six voyages l’ont amenée à parcourir environ 6000 km à pied, en empruntant plusieurs chemins différents, à travers la France, l’Italie, le Portugal, l’Espagne. Chaque expédition consolidait sa confiance en la vie.

« Tous les jours, tu ne sais jamais où tu vas dormir, mais tu trouves toujours une place », illustre-t-elle.

Les rencontres humaines lui ont également procuré un grand bien. Elle aime que les pèlerins, sur le chemin, parlent tout de suite des « vraies affaires » et qu’ils soient tous égaux.

« On a tous une paire de shorts, un sac à dos, un t-shirt et des bottes. Je ne peux pas dire si tu es ingénieur ou sans domicile fixe, et ce n’est pas important. Tu n’es pas dans ton rôle social. Tu es marcheur ! », résume-t-elle.

Transformée

Durant son dernier pèlerinage, à l’été 2018, Mme Gagné se portait beaucoup mieux qu’au premier voyage. Elle dédiait donc chaque journée de marche à des proches qui souffraient, surtout lorsque l’épuisement se faisait sentir.

« Je me disais qu’ils aimeraient peut-être voir les beautés que je voyais, mais qu’ils ne le pouvaient pas », exprime-t-elle.

Alors qu’elle vidait, au fil des chemins, son sac qui lui pesait, Mme Gagné a fait le plein de souvenirs.

Quand on lui demande ce que ces périples lui ont fait réaliser, elle répond : « Quand parfois je m’interroge sur ma capacité à traverser les inévitables épreuves de la vie, je me souviens des grandes ressources dont je dispose, et cela m’aide à garder courage. »

Cette femme ne se souvient pas d’avoir croisé d’autres Québécoises qui voyageaient et marchaient seule, comme elle le fait.

Jacinthe Gagné a réalisé ses six voyages en Europe en solo, sauf à deux occasions où elle était accompagnée de sa nièce et son petit-fils durant un bout de parcours.

Elle était la seule maîtresse de ses périples, ce qui ne l’insécurisait pas.

« J’ai toujours marché la tête en paix, cheveux au vent », dit-elle en riant.

« Autoroute »

Mme Gagné indique que les marcheurs sont nombreux en chemin et qu’il est possible d’échanger avec eux pour partager son expérience ou échanger des services.

D’ailleurs, les derniers kilomètres avant d’atteindre Saint-Jacques-de-Compostelle, qu’elle surnomme « l’autoroute », sont très achalandés.

Durant ses 6000 km, l’aventurière a été agressée une seule fois, l’été dernier. L’homme qui partageait son gîte l’a traitée de tous les noms, en anglais, et a tenu des propos très violents et misogynes, sans raison.

Après l’altercation, Mme Gagné était en état de choc. Elle a demandé à un conducteur de camion de l’emmener plus loin.

« Je voulais le semer », raconte-t-elle.

Des pèlerins lui ont suggéré de porter plainte à la police.

« Je me suis aperçue que je n’étais pas en sécurité. Quand j’étais seule en forêt et que j’entendais quelqu’un en arrière de moi, j’avais toujours un réflexe de peur. Ça m’a écœurée parce que je n’avais jamais ressenti ça », partage cette femme de 63 ans.

Durant le reste du trajet, elle a accompagné d’autres marcheurs.

Règles de sécurité

Mme Gagné respectait toujours ses propres règles de sécurité, soit de partir très tôt le matin pour éviter de marcher longtemps à la chaleur intense. Elle s’hydratait continuellement.

Elle limitait ses journées de marche à environ 25 km par jour. De plus, elle tâchait toujours de revenir avant la noirceur à son gîte ou son dortoir, où elle cachait son passeport et son argent.

Malgré sa mésaventure, cette marcheuse est déjà prête à repartir pour un septième voyage.

« Il y a tellement plus de bon monde », insiste-t-elle.