/news/law

Détenu depuis six ans et il ne veut toujours pas se nommer

Jonathan Tremblay | Journal de Montréal

Photo d'archives, Agence QMI

Un homme débarqué à Montréal en 2012 est emprisonné depuis plus de six ans par les services de l’immigration canadienne, car il refuse de révéler sa véritable identité. Cet individu dans la quarantaine prétend être un Français et s’appeler Herman Emmanuel Fankem. 

Il était de retour devant la Commission de l’immigration et du statut de réfugié du Canada (CISR) cette semaine, pour une énième fois.    

Le libérera-t-on ou non ? La CISR devrait statuer sur son sort au cours des prochaines semaines.    

D’après les documents obtenus par Le Journal auprès de la Commission, la seule chose dont les autorités sont convaincues à son sujet, c’est que Fankem ne serait pas son vrai nom.    

Elles le surnomment donc « la personne inconnue », faute de preuves de son identité. Jusqu’ici, 11 pays ont épluché sans succès leurs dossiers pour en savoir plus.    

L’invraisemblable périple de cet homme énigmatique a commencé le 28 octobre 2012 quand il a atterri à Montréal à bord d’un vol en provenance de Cuba, révèle un document du tribunal.    

3000 $ et un faux passeport    

 

L’individu avait une réservation dans une chambre d’un Days Inn de Montréal, à son arrivée de Cuba, en octobre 2012. 

Photo Jonathan Tremblay

L’individu avait une réservation dans une chambre d’un Days Inn de Montréal, à son arrivée de Cuba, en octobre 2012. 

Il avait dans ses poches 3000 $, une réservation dans un hôtel Days Inn de la métropole, un visa de visiteur de 10 jours et un faux passeport français.    

L’individu sans antécédents au Canada est resté sous les radars pendant quelques mois. Il dit avoir résidé dans un appartement de Montréal malgré son visa échu.    

 

Éléments de preuve saisis lors de son arrestation pour fraude dans une histoire de fausse monnaie, à Toronto, en 2013. 

Photo d'archives, Agence QMI

Éléments de preuve saisis lors de son arrestation pour fraude dans une histoire de fausse monnaie, à Toronto, en 2013. 

Des informations du public ont permis à la police de Toronto de le pincer en avril 2013 dans une histoire de fraude et de fausse monnaie. Il œuvrait alors sous un autre nom. Il n’aurait pas agi seul, mais il fut le seul suspect arrêté dans cette affaire.    

C’est à ce moment que les services frontaliers ont entendu parler de lui et qu’ils se sont intéressés à son dossier.    

Afin de faciliter son renvoi du pays, lui qui devait être de passage seulement dix jours, la Couronne a suspendu ses accusations criminelles de fraude et de vol d’identité. Il n’a donc été reconnu coupable d’aucun crime en sol canadien.    

 

Le centre de détention à sécurité maximale dans lequel l’homme se trouve depuis 2013, à Lindsay, en Ontario.

Photo courtoisie, The Lindsay Post

Le centre de détention à sécurité maximale dans lequel l’homme se trouve depuis 2013, à Lindsay, en Ontario.

Mais comme les autorités ne savent rien du personnage – outre le fait qu’il aurait obtenu son passeport français frauduleusement et qu’on le considère comme à haut risque de fuite –, il demeure détenu au Centre correctionnel à sécurité maximale du Centre-Est, à Lindsay, en Ontario.    

Depuis son arrestation, l’homme à l’attitude défiante s’est joué du système. Il a menacé des policiers et a même envoyé promener certains commissaires au passage, leur disant « d’aller au diable ».    

Il ne se présente pas    

Il a jusqu’à aujourd’hui refusé 51 fois de se présenter à des révisions de détention, en plus de décliner des invitations à discuter avec des agents des services frontaliers à 40 reprises, peut-on lire dans un document officiel.    

L’inconnu refuse aussi d’être photographié et ne veut pas qu’on prenne ses empreintes digitales.    

«On l’a arrêté, car il était impliqué dans une fraude d’argent. Je ne suis pas surpris qu’un suspect de ce type tente de tromper le système, mais il l’a poussé à l’extrême depuis très longtemps», a confié au Journal le détective Alan Spratt, de la police de Toronto.    

Celui-ci a dû s’entretenir avec l’individu entêté à plusieurs occasions dans le cadre de son enquête de 2013.    

«Quand je lui ai parlé, il n’a donné aucune information à propos de ses motivations, a-t-il poursuivi. De manière générale, les gens qui doivent mentir pour arriver à leurs fins le font à répétition. Ils utilisent la tromperie à leur avantage.»    

Du jamais-vu    

Selon l’avocat expert en immigration Stéphane Handfield, deux grandes raisons peuvent pousser quelqu’un à ne pas s’identifier pour éviter d’être renvoyé dans son pays d’origine.    

«Ça prend des motifs sérieux. Soit il craint pour sa sécurité ou sa vie, peut-être en raison des conditions de détention ou de problèmes avec le crime organisé, soit il a des démêlés avec la justice, estime-t-il. Ce sont des cas qui arrivent, mais être détenu aussi longtemps de manière consécutive, je n’ai jamais vu ça !»    

Manigance contre lui    

«Fankem» croit à une manigance contre lui depuis le début, est-il possible de lire dans un document datant de 2013. Il prétend avoir été faussement accusé au criminel et être prisonnier sans raison.    

Le 22 juin dernier, lors d’une audition en son absence, un commissaire de la CISR lui a accordé contre toute attente sa libération conditionnelle.    

Cette décision a aussitôt été portée en appel par le ministère canadien de la Sécurité publique.    

Après avoir reçu l’appel, un juge de la Cour fédérale s’est empressé de renverser ce verdict le 12 février et a ordonné son maintien en détention, sous prétexte qu’un manque de documents d’identification était suffisant pour le garder derrière les barreaux.    

Ce n’est que dernièrement que «Fankem» a retenu les services d’une avocate, rapportait récemment le National Post.    

Celle-ci a demandé à ce que les détails de la comparution de mercredi dernier ne soient pas révélés aux médias. Elle n’a également pas rendu nos appels.    

- Par le passé, l’homme inconnu aurait utilisé différentes identités dans d’autres pays. Un vendeur de faux passeports a d’ailleurs déclaré aux autorités en avoir émis un au nom de Herman Emmanuel Fankem, en 2009.    

- «Fankem» avait déjà purgé 20 mois en prison pour deux causes de fraudes, au Royaume-Uni.    

Une vraie saga    

28 octobre 2012 

«Herman Emmanuel Fankem» débarque à Montréal dans un vol en provenance de Cuba, avec 3000 $ dans les poches, un faux passeport français et une réservation dans un hôtel Days Inn.    

Entre novembre 2012 et avril 2013 

Il aurait vécu dans un appartement de Montréal.    

9 avril 2013 

La police de Toronto l’arrête pour avoir présumément berné des gens vulnérables dans une histoire de fraude et de fausse monnaie à Toronto.    

20 août 2013 

Les chefs d’accusation portés contre lui tombent pour faciliter son renvoi, au désir de la Commission de l’immigration et du statut de réfugié du Canada (CISR).    

21 août 2013 

Sa détention pour avoir refusé de s’identifier commence (et se poursuit toujours).    

Entre 2013 et 2018 

Il a refusé 51 fois de se présenter à des révisions de détention, en plus de décliner 40 discussions avec des agents des services frontaliers.    

22 juin 2018 

Lors d’une audition en son absence, un commissaire de la CISR lui accorde sa libération conditionnelle. Décision aussitôt portée en appel par le ministère canadien de la Sécurité publique.    

12 février 2019 

La Cour fédérale infirme la décision et ordonne son maintien en détention.    

Mai 2019 

Son dossier refait surface, car il a engagé une avocate pour obtenir une nouvelle comparution de révision de détention.    

15 mai 2019 

Il comparaît à nouveau devant la CISR, cette fois à huis clos, dans l’espoir de recouvrer sa liberté. La décision est attendue dans les prochaines semaines.