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Parlons-en d’avortement!

Emmanuelle Latraverse | TVA Nouvelles

Justin Trudeau laisse planer la menace «des partis conservateurs». Dans une entrevue épique avec Benoît Dutrizac, Maxime Bernier évoque le risque d’avortements légaux à deux jours de l’accouchement.

Décidément, la loi matraque adoptée en Alabama pour bannir l’avortement a échauffé les esprits de ce côté-ci de la frontière.

Pour les uns, c’est la preuve que le libre-choix des femmes ne sera jamais entièrement garanti; pour les autres, la preuve que la bataille contre ce droit consacré par la Cour Suprême vaut la peine d’être menée.

Pour Maxime Bernier, c’est l’occasion de faire parler de lui et courtiser une frange pro-vie orpheline; pour Justin Trudeau, une chance de plus de dépeindre son rival Andrew Scheer comme un conservateur-social rétrograde aux commandes d’un néfaste agenda caché.

Peut-être est-ce inévitable en année électorale. La réalité, c’est que sur cet enjeu fondamental, on navigue en plein festival de la démagogie.

Les politiciens préfèrent marquer des points à coup de généralités, plutôt que d’oser aborder les vrais enjeux toujours en suspens.

Il ne faut pas se leurrer, la question du droit à l’avortement n’est pas entièrement réglée au Canada.

Des femmes plus égales que d’autres

Depuis des années, même les politiciens pro-choix semblent se contenter d’un statu quo imparfait plutôt que de risquer une bataille politique pour assurer un véritable accès à ce soin de santé essentiel pour les femmes.

Faut-il le souligner, la Loi canadienne sur la santé décrit l’interruption volontaire de grossesse comme un «service médicalement nécessaire». Il devrait donc être sous gestion du service public, universellement accessible, peu importe les circonstances.

Or la réalité canadienne est toute autre. Seul un hôpital sur cinq au pays offre l’accès à l’avortement.

On parle beaucoup du cas de l’Île-du-Prince-Édouard. Les femmes ont dû attendre 2016 pour y avoir accès. Mais le portrait ailleurs n’est guère plus reluisant.

Le Nouveau-Brunswick ne compte aucune clinique privée, seul un hôpital sur les 28 de la province offre le service.

Alberta? Six hôpitaux sur 100 et seulement deux cliniques privées. Manitoba? Deux hôpitaux et deux cliniques privées.

La pilule abortive n’est pas couverte par l’assurance maladie dans plusieurs provinces. Elle n’est même pas disponible en pharmacie en Saskatchewan.

Même au Québec, jugé comme la province offrant le meilleur accès depuis les diverses mesures instaurées par le ministre Gaétan Barrette, celui-ci demeure difficile dans plusieurs régions, tout particulièrement loin des grands centres.

N’est-il pas là le vrai enjeu? Tant qu’à parler d’avortement, pourquoi ne pas oser enfin débattre de cet accès à deux vitesses en vertu duquel certaines femmes sont plus libres que d’autres?

Quel «beau risque» d’un vrai débat?

Jamais en manque d’une formule-choc, Maxime Bernier a évoqué le «beau risque d’un débat sur l’avortement».

Pour la vraie droite religieuse, rouvrir le débat sur l’avortement est en effet un «beau risque». Après tout, le jugement Morgentaler a évité de trancher s’il s’agit d’un droit fondamental pour les femmes, se limitant à conclure que la criminalisation de l’avortement est «une ingérence profonde à l'égard de son corps et donc une atteinte à la sécurité de sa personne».

Certains diront que Justin Trudeau a pris un risque politique en forçant tous ses candidats à s’afficher pro-choix et en refusant des subventions aux organismes pro-vie. Mais jusqu’ici, il s’est gardé de faire de l’accès universel à l’avortement un enjeu, lui qui pourrait invoquer la Loi canadienne sur la santé pour forcer la main des provinces récalcitrantes.

Pourquoi prendre un vrai risque politique pour assurer le respect de ce droit acquis de haute lutte, quand le risque calculé et limité suffit à lui consacrer son aura féministe face à des adversaires divisés sur la question?

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