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Un guide pour aider les victimes de crimes

Antoine Lacroix | Journal de Montréal

Marlène Dufresne pose avec sa fille Cloé, sœur jumelle de Gabrielle Dufresne-Élie, tuée en 2014.

PHOTO D’ARCHIVES, CHANTAL POIRIER

Marlène Dufresne pose avec sa fille Cloé, sœur jumelle de Gabrielle Dufresne-Élie, tuée en 2014.

Les victimes d’actes criminels et leurs proches pourront dès aujourd’hui compter sur un nouveau guide afin d’être mieux aiguillés lorsqu’ils devront aller s’exprimer devant la cour et faire face aux criminels qui ont chamboulé leur vie.

Deux familles de jeunes filles assassinées saluent la création du Guide de la déclaration de la victime. Ils ont accepté de confier au «Journal de Montréal» le processus difficile par lequel elles sont passées lorsqu’elles ont dû prendre la parole au tribunal pour témoigner des impacts de leur tragédie respective.

Introduite dans le Code criminel en 1988, la déclaration de la victime se déroule lors des audiences sur la détermination de la peine. Il s’agit d’un droit que les victimes possèdent de décrire les conséquences qu’un crime a eues sur elles. Ce moment est considéré par plusieurs comme une des étapes les plus émotives du processus judiciaire, puisque les témoignages sont lus en présence de l’accusé.

«J’en aurais eu besoin»

«J’en aurais bien eu besoin [du guide], soutient Marlène Dufresne, mère de Gabrielle Dufresne-Élie, tuée en juin 2014. Pendant des semaines, je ne savais pas où donner de la tête, je tenais à ce que ce soit parfait.»

Mme Dufresne a notamment pu lire devant le meurtrier de sa fille, Jonathan Mahautière, les mots suivants: «Tu m’as privée de ma fille, tu as volé sa vie tout à fait gratuitement. Gabrielle ne reviendra plus jamais à la maison, il ne reste que son souvenir et ses cendres.»

Les parents de Clémence Beaulieu-Patry, morte en avril 2016 après avoir été attaquée, reconnaissent eux aussi qu’ils auraient apprécié avoir un guide pour les accompagner dans cette tâche éprouvante. Plusieurs jours ont été nécessaires avant de réussir à compléter la lettre qu’ils comptaient lire pour leur fille.

«Tu veux trouver les bons mots. On voulait les mots justes pour décrire notre Clémence, tout ce qu’elle nous a apporté, tout l’amour qu’on lui portait. Tout le long du procès, on parlait seulement de lui, là c’était le temps de parler d’elle», témoigne Nathalie Beaulieu, mère de la victime.

«Nous voudrions tant entendre ta voix, voir ton sourire et tes fossettes, ont pu dire les parents de la jeune fille devant l’assassin de leur enfant, Randy Tshilumba. Nos fous rires nous manquent cruellement. La maison est si vide sans toi, Clémence d’amour.»

«Tourner la page»

Les deux familles avouent que d’avoir pu s’exprimer librement devant l’accusé a été «très libérateur» pour elles.

«Le but n’était pas d’aller réclamer vengeance, mais ça nous a beaucoup aidés pour notre deuil. Ça a été un gros morceau, fait valoir Mme Beaulieu. C’est un geste essentiel à faire, même si émotionnellement c’est difficile.»

Même constat pour Marlène Dufresne, qui estime que l’exercice lui a permis de tourner la page.

«On peut dire ce qu’on a sur le cœur, sans tomber dans la colère. On se sent écouté, même si ce n’est pas facile. J’y tenais beaucoup, j’avais besoin de ça pour me libérer», confie-t-elle.

Guide réclamé depuis longtemps

Une première au pays, le Guide de la déclaration de la victime était réclamé depuis de nombreuses années par les victimes d’actes criminels, affirme l’Association des familles de personnes assassinées ou disparues (AFPAD) qui a mis le tout sur pied.

«Ça a demandé beaucoup de travail, mais nous sommes vraiment fiers du résultat et de la contribution des différents intervenants. Partout au Québec, les gens pourront être mieux informés», se réjouit Nancy Roy, directrice générale de l’AFPAD.

Depuis aujourd’hui, le guide est disponible en ligne. Dès mercredi, des copies papier du Guide de la déclaration de la victime feront leur apparition dans les palais de justice du Québec et les locaux des Centres d’aide aux victimes d’actes criminels (CAVAC).

«Une version traduite en anglais suivra, d’ici le mois d’août», assure Mme Roy.

De nombreuses familles de victimes se retrouvaient auparavant devant «une page blanche» et ne savaient pas quoi écrire, lorsque venait le temps de rédiger leur déclaration pour la cour, affirme une intervenante du CAVAC qui a contribué au guide.

Avoir des exemples

«C’est une étape toujours difficile pour les familles. Elles demandaient souvent des exemples de ce qui avait été fait par le passé dans des circonstances semblables. Maintenant, elles pourront se fier au guide», affirme Marilyne Cléroux Desmarais, qui accompagne au palais de justice à Montréal les familles de personnes assassinées.

Elle croit également que ses collègues à travers la province pourront aussi en bénéficier pour assister les gens au cœur de tragédies.

La juge à la retraite Nicole Gibeault, qui a aussi fait profiter de son expertise au guide, considère que les déclarations des victimes sont «d’une importance capitale».

Très émotif

«Je l’ai vécu pendant 23 ans sur le banc. Les salles pouvaient devenir tellement chargées d’émotions dans ces moments-là. J’ai quelquefois été obligée d’ajourner des audiences, tellement ça venait me chercher », avoue-t-elle.

Elle assure que les juges ont une oreille attentive à ces témoignages.

«En arrière de la toge, il y a l’être humain, souligne l’ex-magistrate. La partie la plus difficile du travail est de rendre un jugement juste et équitable, avec des paramètres et des barèmes, alors que ces gens doivent porter à vie une immense douleur et qu’ils nous la livrent.»