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Le poil de trop

Emmanuelle Latraverse | TVA Nouvelles

Je dois vous avouer, j’ai longtemps hésité à écrire cette chronique.

Il faut l’avouer, «l’affaire du poil» pose un problème existentiel pour les journalistes. Pendant combien de temps allons-nous collectivement nous exciter le poil des jambes à chacun des coups d’éclat de Catherine Dorion?

Est-ce que nous tombons dans le panneau en transformant ses sorties en un débat national? Est-ce que vraiment son accoutrement, sa manière cavalière d’interpeller le premier ministre et la pilosité de ses aisselles, méritent tant d’attention?

Poser la question c’est y répondre. Car la députée solidaire est supposée incarner une nouvelle façon de faire la politique pour «souffler sur le feu d'un mouvement social qui puisse remplacer le vieil ordre établi des choses». On oserait croire que ça suppose d’élever le niveau du débat.

Que le #maipoils célèbre le droit des femmes de se libérer du rasoir, pourquoi pas, à chacun sa cause.

De là à s’imaginer que c’est le meilleur véhicule pour qu’une élue dise «les vraies choses» et permette à la société de «grandir dans des modèles plus diversifiés et donc épanouissants»...

Tant qu’à vouloir «mettre des mots sur le caché, l’intime, l’horrible, l’ostracisé» dans la vie des femmes, notre jeune députée féministe et libérée réussit encore davantage à faire parler d’elle que du fond du problème.

Le caché, c’est qu’encore à ce jour le salaire des femmes demeure inférieur à celui des hommes qui ont un niveau d’éducation comparable.

L’intime, c’est qu’une femme sur trois se dit victime de violence sexuelle.

L’ostracisé, c’est que le niveau de scolarité des immigrantes ne se traduit pas par un meilleur accès à l’emploi à cause, entre autres, du racisme, de la non-reconnaissance des diplômes.

L’horrible, c’est la fillette de Granby, ce sont les enfants autistes enfermés dans un placard, les jeunes adolescentes sous l’emprise de proxénètes, et j’en passe.

Les poils des femmes sont bien au bas de la liste.

François Legault avec sa blague de mononcle sur le poil dans la soupe de Manon Massé n’a certainement pas brillé par sa délicatesse et sa sensibilité. Il aura peut-être même fait la démonstration que les poils dérangent, et que c’est bien injuste et superficiel.

Mais l’inconfort du poil demeure bien marginal face à l’ampleur des inégalités qui subsistent dans cette ère du féminisme et de la tolérance.

Catherine Dorion écrivait récemment sur son blogue dans la revue Urbania que «peut-être portons-nous en nous la peur d’être anéanties si nous existons trop fort. Surtout les femmes indépendantes et effrontées.»

C’est malheureux qu’elle s’imagine que ses poils font le poids dans ce débat pourtant fort pertinent.