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Céline Dion: une lourde perte pour Las Vegas

Marc-André Lemieux | Journal de Montréal

Las Vegas va s’ennuyer de Céline Dion. Bien que depuis quelques années, les grosses pointures y convergent à vitesse grand V, la cité du vice appréhende la perte de celle qu’elle considère comme sa reine depuis maintenant 16 ans.

Le départ de l’étoile de Charlemagne heurtera la Strip – d’abord et avant tout – d’un point de vue économique. Un seul coup d’œil aux statistiques des deux spectacles en résidence qu’elle a offerts au Colosseum du Caesars Palace (A New Day de 2003 à 2007, et Celine de 2011 à 2019) suffit pour ­comprendre combien son absence se fera ressentir aux guichets.

Selon les chiffres fournis par Billboard et AEG Live, le promoteur des concerts de Céline Dion, quand cette dernière sortira de scène samedi prochain, ses 1141 représentations auront attiré plus de 4 500 000 personnes et amassé des recettes de 875 millions $ CAN.

Pas mal pour un pari que tout le monde qualifiait de fou quand la construction du Colosseum (au coût de 145 millions $) a débuté en 2001, sous l’élan de René Angélil.

Selon la Chambre de commerce de Las Vegas, Céline Dion se distingue des autres têtes d’affiche en raison du nombre de touristes étrangers qu’elle entraîne aux États-Unis.

« Céline est l’une des plus grandes stars – sinon la plus grande star – au monde, indique Cara Clarke, vice-présidente aux communications de l’organisation. C’est une icône internationale qui attire des gens de partout. Quand on assiste au spectacle de Céline, c’est une expérience incroyable, parce qu’on entend toutes sortes de langues. Elle est l’une des rares artistes qui transcendent la nationalité. C’est très, très spécial pour Las Vegas. »

Un nouveau modèle

La ville de Las Vegas savait qu’elle s’apprêtait à perdre une ambassadrice hors pair quand Céline Dion a annoncé, en septembre dernier, qu’elle bouclerait sa résidence en juin 2019.

La chose a beau avoir été répétée à maintes reprises au cours des 10 dernières années, elle mérite quand même d’être soulignée de nouveau : la diva québécoise a changé le visage de Las Vegas en s’y installant en 2003 alors qu’elle dominait les palmarès pop.

« Céline a révolutionné notre industrie du divertissement, affirme John Nelson, premier vice-président de AEG Live Las Vegas en entrevue au Journal. Avant elle, Las Vegas était perçu comme un endroit où les artistes en fin de carrière allaient choir. À elle seule, elle a changé le modèle. Elle a tracé la voie à tellement d’artistes... »

Personne comme elle

L’influence de Céline Dion s’est fait sentir dès 2004, quand Elton John a suivi ses pas en proposant son Red Piano au Colosseum quand elle prenait une pause. Ont suivi Cher, Bette Midler, Rod Stewart, Shania Twain et Mariah Carey. Voyant combien cette formule souriait au Caesars Palace, d’autres grands établissements ont reproduit le modèle, recrutant des figures comme Britney Spears, Jennifer Lopez et plus récemment Lady Gaga.

« Elles sont de fantastiques attraits pour Las Vegas, mais elles ne sont pas comme Céline, estime John Nelson. Aucune d’entre elles ne s’engage comme Céline. Au départ, elle donnait 200 représentations par année ! Personne ne fait ça aujourd’hui. C’est 60 concerts tout au plus. »

« Si Las Vegas est devenue une destination de choix chez les artistes, c’est grâce à Céline, ajoute Cara Clarke. Elle a créé cette dynamique. Ça témoigne du succès qu’elle obtient. Les vedettes les plus hot de l’heure présentent des spectacles en résidence maintenant. Il paraît que même Katy Perry considère ses options... »

Comme le Grand Canyon

Pour Norm Clarke, chroniqueur derrière la colonne Vegas Confidential du Las Vegas Review-Journal de 1999 à 2016, Céline Dion laissera « un vide comparable au Grand Canyon » quand elle fermera les livres et fera ses valises. Le journaliste se rappelle avec tristesse l’état dans lequel sa ville se trouvait avant son arrivée en 2003.

« Les attentats du 11 septembre 2001 avaient beaucoup heurté Las Vegas. ­L’économie avait été durement frappée. Les gens s’inquiétaient. Céline n’aurait pas pu arriver à un meilleur moment. »

« Elle a relevé la ville durant la récession, poursuit M. Clarke. Elle a attiré les foules comme personne d’autre depuis Elvis et Frank Sinatra. Sa popularité dépasse largement les frontières des États-Unis. »

Un engagement social salué

La Strip va s’ennuyer de Céline Dion, mais pas seulement pour une raison de chiffres. À travers les entrevues menées pour réaliser ce dossier, plusieurs intervenants ont souligné combien son engagement social allait manquer à Las Vegas, y compris la Chambre de commerce.

« Il y a quelque chose de très spécial par rapport à Céline, déclare Cara Clarke. Elle fait partie de notre communauté. Elle vit à Las Vegas. Ses enfants ont grandi ici. Elle n’est pas toujours sous le feu des projecteurs. Mais Las Vegas, c’est sa maison. Elle occupe une place très spéciale dans notre cœur. Elle s’est montrée très généreuse envers Las Vegas. Elle a soutenu plusieurs œuvres caritatives, dont Opportunity Village, qui vient en aide aux personnes qui souffrent d’un handicap physique ou mental. Elle a donné des concerts dont tous les profits ont été versés à ces organismes. Elle a le cœur sur la main. C’est une légende. »

Donner au suivant

Pas besoin de fouiller en profondeur pour trouver des exemples de gestes concrets que Céline Dion a posés pour soutenir une cause.

En octobre 2017, remontant sur scène quelques jours après l’effroyable fusillade du Mandalay Bay Resort and Casino au terme de laquelle 58 personnes avaient trouvé la mort et 851 avaient subi des blessures, la chanteuse a annoncé qu’elle remettrait tous les profits du concert aux familles des victimes. Deux années plus tôt, en 2015, elle interrompait sa sabbatique pour chanter aux côtés d’Andrea Bocelli au MGM Grand Garden Arena à l’occasion d’un concert pour financer la recherche contre le cancer.

Ces actions ne sont pas passées inaperçues. Dans un message transmis au Journal par courriel, la mairesse de Las Vegas, Carolyne G. Goodman, salue la manière dont l’artiste s’est impliquée dans différentes causes de bienfaisance au fil du temps. « Elle est devenue une membre à part entière de notre communauté. À travers ses actes de bienfaisance, elle a beaucoup redonné à nos citoyens. Céline sera toujours chez elle à Las Vegas. »

Et après?

Si Céline Dion met fin au chapitre Las Vegas en bouclant son deuxième spectacle en résidence au Colosseum du Caesars Palace le samedi 8 juin, de quoi sera composée la suite pour l’artiste de 51 ans ? Bien que l’on connaisse déjà le contenu des prochaines pages, toutes les options demeurent possibles.

L’agenda de l’interprète de My Heart Will Go On est rempli jusqu’en mai 2020... au minimum. En effet, le 18 septembre, après avoir passé l’été à Montréal, elle donnera – à Québec – le coup d’envoi du Courage World Tour, une ambitieuse tournée mondiale qui accompagnera la parution d’un album du même nom en anglais.

Pour l’instant, seule la portion nord-américaine de l’aventure a été dévoilée. Mais, puisqu’on parle de tournée mondiale, parions qu’en cours de route, des concerts en sols européen, asiatique, africain, et peut-être même sud-américain, un continent qu’elle n’a pas visité souvent depuis ses débuts, s’ajouteront au lot et étireront cette aventure jusqu’en 2021.

« À titre d’observateur, je peux affirmer avec certitude que sa vie, c’est la musique, souligne John Nelson, premier vice-président de AEG Live Las Vegas. J’espère qu’elle va continuer de donner des spectacles, de sortir des disques et d’enregistrer de nouvelles chansons. Tant qu’elle en aura envie, elle pourra le faire. »

Londres et New York

Céline Dion pourrait présenter d’autres spectacles en résidence, mais loin de Las Vegas. C’est l’option que semble privilégier le journaliste et animateur Mike Gauthier, qui suit la carrière de l’artiste depuis trois décennies.

« René [Angélil] m’en avait déjà parlé. Il m’avait dit : “Ça se pourrait qu’on s’installe dans des villes et qu’on donne plusieurs shows au même endroit.” En Europe, Céline pourrait s’installer au O2 Arena de Londres pendant plusieurs soirs parce qu’elle attire encore beaucoup de monde. Les gens se déplacent pour aller voir son show. C’est fascinant. Ils n’attendaient pas qu’elle vienne dans leur coin. »

« À New York, elle pourrait faire comme Billy Joel et s’installer au Madison Square Garden pendant un bout de temps. De cette façon, elle n’aurait pas à couvrir la côte est des États-Unis en entier. »

Retour à Vegas ?

Et après Las Vegas, si c’était... Las Vegas ? En effet, plusieurs prédisent un éventuel retour de Céline Dion au Caesars Palace. Ce serait loin d’être une première. Quatre ans après avoir terminé son premier spectacle en résidence en 2007, la chanteuse levait le voile sur Celine, son deuxième concert du genre.

Ex-chroniqueur au Las Vegas Review-­Journal, Norm Clarke fait partie de ceux qui croient – et espèrent – que Céline Dion retrouvera la Strip après son Courage World Tour.

« Je ne crois pas qu’elle en a fini avec Las Vegas, confie le journaliste. Je crois qu’elle a simplement besoin d’une pause. Elle commence un nouveau chapitre. C’est bien de voir qu’elle s’est relevée d’aussi belle façon après une aussi dure période. »

La mode

Si plusieurs questions demeurent sans réponses concernant la suite du parcours de Céline Dion, on peut affirmer, avec passablement d’assurance, qu’elle continuera de défrayer la chronique à coups de looks extravagants, gracieuseté des stylistes de plus en plus audacieux qu’elle recrute.

Toujours du côté mode, on peut également s’attendre à ce qu’elle développe sa ligne de produits lifestyle, créée en 2016 avec Epic Rights et Prominent Brand + Talent, qui comprend entre autres une gamme de sacs à main. Gageons également qu’elle déploiera d’autres collections de vêtements non genrés pour enfants sous l’appellation Celinununu qu’elle a lancée l’automne dernier.

Au cinéma

Autre certitude : le nom de Céline Dion sera associé au cinéma au cours des années à venir. En effet, deux projets de films biographiques sont présentement en chantier, dont Famous, une comédie de l’actrice et réalisatrice française Valérie Lemercier, qui mettra en vedette Sylvain Marcel dans le rôle de René Angélil. Le cinéaste québécois Marc-­André Lavoie (Hot Dog) prépare aussi un long métrage qui s’articulera autour de l’enfance de l’étoile de Charlemagne.

Ces projets cinématographiques pourraient-ils pousser la principale intéressée à (finalement) faire le grand saut et accepter un rôle au grand écran ? Peu probable, répondent la plupart des observateurs. Entamer une carrière de comédienne après 50 ans n’est pas monnaie courante. Mais, si l’on doit retenir une chose des dernières années de Céline Dion, c’est que tout est possible.

Parce qu’après tout, c’est elle le boss.

 

 

 

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