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Des milliards de nos dollars à risque dans des entreprises d’ici

Jean-François Cloutier | Journal de Montréal

Près de 4 milliards $ ont été injectés par les contribuables dans sept projets risqués d’entreprises qui battent aujourd’hui de l’aile et pourraient coûter une fortune aux Québécois si la situation ne s’améliore pas rapidement, selon une compilation de notre Bureau d’enquête.

Le gouvernement du Québec et la Caisse de dépôt et placement du Québec ont misé ces milliards de dollars dans les dernières années dans plusieurs grands projets jugés stratégiques, mais ces gestionnaires des impôts et de l’épargne des Québécois n’ont pas toujours eu la main heureuse.

 

C’est correct de vouloir sauver des emplois, mais il faut se demander jusqu’où on va», analyse Maurice Gosselin, professeur titulaire en administration à l’Université Laval. Il croit que la situation de quelques grandes entreprises d’ici où des milliards de dollars des Québécois ont été engagés récemment, comme SNC-Lavalin, est «très inquiétante».

Même s’il est difficile d’estimer avec précision combien vaut actuellement la mise de l’État québécois et de la Caisse dans chacun de ces projets, nous avons pu établir dans plusieurs cas des baisses de valeur de l’ordre de 50 %, et même beaucoup plus. Dans certains cas, la survie même de l’entreprise soutenue est remise en question. Il existe un risque réel que des centaines de millions de dollars des Québécois s’envolent tout simplement en fumée.

Inquiétant

Le professeur Maurice Gosselin donne l’exemple du défunt programme C Series de Bombardier (maintenant propriété d’Airbus) dans lequel Québec a misé 1,4 milliard $.

«Ç’a coûté très cher et les dernières nouvelles qu’on a de ce programme ne sont pas rassurantes», explique-t-il.

Le professeur dit vouloir se garder de condamner l’idée qu’Investissement Québec ou la Caisse de dépôt aident des entreprises du Québec. Il pense toutefois que certains investissements faits récemment s’apparentent davantage à des dépenses.

«Est-ce que c’est normal de confiner des enfants autistes dans des placards faute d’argent d’un côté, et de l’autre d’engager comme ça des milliards de notre bas de laine?» demande-t-il.

Manque de transparence

Pour l’économiste et consultant Paul Daniel Muller, les critères de l’aide aux entreprises sont flous au Québec et la transparence et la reddition de comptes ne sont pas à la hauteur de ce qu’elles devraient être.

«On aide des entreprises pour toutes sortes de raisons, bonnes et mauvaises», avance-t-il.

M. Muller pense que les gestionnaires de l’argent des Québécois auraient avantage à clarifier leurs objectifs réels quand vient le temps d’appuyer un projet.

«Si c’est du développement régional qu’on veut faire, on devrait le dire», dit-il. La situation économique favorable est propice à des excès, selon lui, malgré des «réformes institutionnelles» positives depuis une dizaine d’années.

«Si on regarde la performance globale du portefeuille québécois de la Caisse, c’est très bon ; mais c’est vrai que certains dossiers médiatisés vont très mal», dit de son côté l’expert en gouvernance Michel Nadeau.

Avec la collaboration de Sylvain Larocque

7 canards boiteux à surveiller

Afin de circonscrire notre recherche, nous nous sommes concentrés sur des investissements importants survenus au Québec dans les dix dernières années impliquant soit la Caisse de dépôt, soit Investissement Québec (IQ).

C Series / A220

Des avions pas faciles à vendre

Souhaitant éviter la mort des avions C Series de Bombardier, le gouvernement Couillard y a investi 1,3 G$ en 2016. L’été dernier, Airbus a pris le contrôle du programme pour 0 $ et l’a rebaptisé A220. Deux clients américains ont aussitôt passé des commandes pour 120 appareils. Mais après, cinq acheteurs qui avaient commandé 47 avions ont dit qu’ils n’en voulaient plus. Pour l’instant, l’«effet» Airbus est donc mitigé. Le mois dernier, la Financière Banque Nationale a attribué une valeur de 6 G$ à l’A220, soit 896 M$ de moins que l’évaluation d’Airbus en juillet 2018. Sur la photo : Pierre Baudoin, Tom Enders, Alain Bellemare et Fabrice Bregier.

Perte de valeur

1,3 G$ investis par les Québécois.

Perte de 170 M$ (-13 %) au 1er juillet 2018.

Perte de 320 M$ (-25 %) au 25 avril 2019.

SNC-LAVALIN

Scandales de corruption

Le géant de l’ingénierie montréalais SNC-Lavalin devra subir un procès criminel pour fraude et corruption, a tranché cette semaine un juge de la Cour du Québec. L’entreprise est engluée dans des scandales depuis des années, pour des affaires en Libye et au Centre hospitalier de santé McGill, entre autres. Résultat : l’action de SNC est à un creux de dix ans. La Caisse a acheté pour 200 millions $ d’actions de SNC à la fin de 2018. Elle détient près de 20 % des actions de l’entreprise. La Caisse a aussi prêté plus d’un milliard à SNC et a récemment abaissé son taux d’intérêt pour aider l’entreprise.

Perte de valeur

La Caisse de dépôt a acheté des actions de SNC au coût d’environ 1,3 milliard $.

La valeur actuelle de ces actions de la Caisse est de 692 millions $ (- 46,4 %).

STORNOWAY

Des diamants à l’encre rouge

Le projet de mine de diamants de Stornoway, dans les monts Otish au nord de Chibougamau, était un projet phare du Plan Nord. Il a coûté 1 milliard $ à lancer, dont la moitié provient des poches des Québécois. Il a été moussé à la fois par les gouvernements de Jean Charest et de Philippe Couillard. En raison de divers problèmes depuis l’ouverture de la mine, dont un prix du diamant beaucoup plus bas qu’attendu, l’entreprise a enregistré des pertes de 329 millions $ l’an dernier. L’entreprise a annoncé penser manquer de liquidités d’ici la fin de 2019.

Perte de valeur

425 M$ d’argent investi par les Québécois (Caisse et IQ).

L’entreprise vaut aujourd’hui en totalité 32 M$.

L’action a chuté de 95 % depuis deux ans.

ORBITE

Un four qui coûte cher

Cette entreprise exploitant une usine en Gaspésie était censée révolutionner le secteur minier avec un nouveau procédé d’extraction de l’alumine. L’entreprise s’est plutôt placée sous la protection des tribunaux en 2017. Le calcinateur nécessaire à la production d’alumine de haute pureté n’offre pas la performance voulue. Orbite tente toujours de se restructurer. «Investissement Québec [IQ] ne discute pas publiquement des modalités de remboursement de ses interventions financières. Il s’agit d’information de nature confidentielle», nous a écrit la porte-parole d’IQ, Isabelle Fontaine. La direction d’Orbite n’a pas donné suite à une demande d’entrevue.

Perte de valeur

22 M$ investis par Investissement Québec (actions et débentures).

L’entreprise est sous la protection de la Loi sur les arrangements avec les créanciers des compagnies depuis 2017.

Selon nos sources, une aide de 2 M$ de Québec en mars n’aurait jamais été accordée si l’entreprise avait été ailleurs qu’à Cap-Chat.

MCINNIS

Une cimenterie non rentable

Un projet de cimenterie de Port-Daniel-Gascons en Gaspésie a été dans les cartons pendant des décennies sans jamais voir le jour. En 2014, la première ministre Pauline Marois et l’homme d’affaires Laurent Beaudoin annoncent la construction de la cimenterie au coût d’un milliard de dollars. En 2016, la Caisse prend le contrôle des opérations au détriment de la famille Beaudoin-Bombardier après des dépassements de coûts de près d’un demi-milliard $. En 2018, Ciment McInnis perd son grand patron pour la deuxième fois en deux ans. Hervé Mallet «quitte la société», indique un communiqué laconique. «La construction de cette usine a coûté beaucoup trop cher. C’est impossible d’être rentable à ce prix», dit un analyste en 2018. Sur la photo : Laurent Beaudoin, Philippe Couillard et Dominique Anglade.

Perte de valeur

Investissements publics totaux de 615 M$.

Seulement 200 emplois directs

Plus important pollueur industriel du Québec.

La Caisse a envisagé de vendre en 2018, avant de se raviser.

ENERKEM

Une usine attendue depuis 2012

Enerkem dit pouvoir «produire des biocarburants et des produits chimiques verts à partir de déchets». C’est assurément une proposition hautement séduisante. Le hic, c’est que les résultats tardent à venir. En 2012, les ministres libéraux Clément Gignac et Sam Hamad avaient annoncé la construction d’une usine d’Enerkem à Varennes, qui n’a toujours pas été construite. Un article dans La Presse en 2014 soulevait des doutes sur la viabilité à grande échelle de la technologie de l’entreprise. Une usine expérimentale à Edmonton a commencé à produire de l’éthanol en 2017. En avril dernier, Enerkem a conclu une nouvelle ronde de financement où Québec a dû réinjecter 13,3 millions $ dans l’entreprise. Sur la photo : Pauline Marois et Vincent Chornet en juin 2013, lors de l’annonce de l’investissement de Québec dans Enerkem.

Perte de valeur

Québec a investi directement 81 M$ dans l’entreprise (capital-actions et subventions).

Enerkem a aussi du financement du Fonds FTQ et de Fondaction, des fonds qui profitent de crédits d’impôt.

Plusieurs projets annoncés depuis 2012 ont dû être reportés.

NEMASKA

Projet complexe et dépassements

Nemaska Lithium veut être un fournisseur des fabricants de batteries pour voitures électriques. L’entreprise construit une mine à la Baie-James pour exploiter un important gisement de spodumène, le site Whabouchi. Elle construit en parallèle une usine à Shawinigan pour produire de l’hydroxyde de lithium. Le projet, au départ estimé à 1,1 milliard $, a connu d’importants dépassements de coûts. Il est maintenant estimé à 1,5 milliard $. Il a évolué au fil du temps et s’est complexifié. En mai 2018, les libéraux de Philippe Couillard s’étaient vantés de la création de 300 emplois. «Ce projet aura un effet structurant important», clamait l’ex-ministre de l’Économie Dominique Anglade. Lourdement endettée, l’entreprise n’a pas les fonds pour finir la construction de la mine et de l’usine. Elle dit explorer ses possibilités de financement.

Perte de valeur

Québec a investi 130 M$ dans l’aventure (via Capital Mines Hydrocarbures et Ressources Québec).

Le gouvernement est le premier actionnaire (13 % du capital).

L’action de Nemaska a chuté de 56 % depuis le début de l’année.

Dépassement de coûts à ce jour de 375 M$.

Faut-il avoir confiance ?

«Il y a clairement des choses qui ne vont pas bien. Il y a des problèmes structurels et conjoncturels avec cette mine-là»

– Pierre Fitzgibbon, ministre de l’Économie au sujet de Stornoway en mai dernier

«Cette transaction entre Airbus et Bombardier est une très bonne nouvelle pour le Québec»

– Philippe Couillard, qui s’exprimait lors de sa visite à l’usine de Toulouse d’Airbus en mars 2018

«Des entreprises qui travaillaient... avec nous disent : “Que se passera-t-il si nous travaillons en partenariat avec [SNC] dans le cadre d’un contrat fédéral au Canada et plus tard, que SNC est banni des travaux fédéraux”»

– Neil Bruce, PDG de SNC en entrevue avec The Globe and Mail à Londres en mars dernier

«Avec les partenaires Beaudier, on est en train de travailler sur la qualité de la gouvernance et de la direction»

– Micheal Sabia, PDG de la Caisse en entrevue à Québec au sujet de McInnis en février dernier