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Un obèse veut qu’on l’empêche de manger

Héloïse Archambault | Journal de Montréal

Trois ans après avoir subi une chirurgie bariatrique, Martin Lavoie avait perdu 275 livres, mais il en a repris 30. Il pèse aujourd’hui 399 livres, soit 100 de plus que son objectif.

Martin Alarie

Trois ans après avoir subi une chirurgie bariatrique, Martin Lavoie avait perdu 275 livres, mais il en a repris 30. Il pèse aujourd’hui 399 livres, soit 100 de plus que son objectif.

Trois ans après avoir subi une chirurgie bariatrique qui lui a fait perdre 250 livres, un obèse morbide de 47 ans est encore tellement dépendant de la nourriture qu’il veut être réopéré pour être «empêché de manger».

«C’est ancré en dedans de moi de manger et de me défouler sur la bouffe. Je ne sais pas si c’est physique ou mental, mais il y a quelque chose de totalement déréglé», confie Martin Lavoie au Journal, qui le suit dans son processus de perte de poids depuis trois ans.

«Il faut que je sois empêché de manger», résume le facteur.

644 livres

Âgé de 47 ans, l’homme a subi une chirurgie bariatrique en mars 2016, alors qu’il pesait 644 livres. On lui a retiré 80 % de son estomac. Les médecins lui avaient clairement dit qu’il s’agissait de la seule option, sans quoi sa vie était compromise.

Trois ans plus tard, Martin Lavoie a fait du chemin. Il a réussi à perdre 275 livres. Mais, depuis un an, le plateau a été atteint. Il a même repris 30 livres, et pèse aujourd’hui 399 livres, soit 100 de plus que son objectif ultime.

«Je suis content de ce que j’ai fait, mais je ne suis pas où je voudrais être, dit-il. Je ne pourrai pas vivre longtemps. As-tu déjà vu un homme de 400 livres à 75 ans ? Ça n’existe pas, ils meurent jeunes.»

Vitamines à vie

Depuis la chirurgie, Martin Lavoie constate que son estomac a grossi. Et il en profite.

Devant ce constat, il est convaincu qu’il doit subir la dérivation biliopancréatique qui réduit la quantité d’aliments absorbés. Résultat : les patients prennent des vitamines à vie et se rendent à la toilette quelques minutes après avoir mangé tellement la digestion est rapide.

«Je veux la faire parce que l’autre [chirurgie] ne suffit pas», conclut-il après une année de réflexion.

Par ailleurs, l’homme déplore l’absence de suivi postopératoire, surtout pour les obèses morbides comme lui, qu’il considère «négligents d’eux-mêmes».

Prise en main difficile

«La personne qui n’a pas été capable de se prendre en main pendant 20 ans, elle ne se prendra pas soudainement en main après l’opération. C’est du monde qui a besoin d’être encadré. Peut-être même à vie. Les alcooliques anonymes, ils vont à des réunions. [...] La bouffe, c’est une dépendance aussi pire que la drogue et l’alcool.»

Malgré tout, Martin Lavoie est content d’avoir subi la chirurgie, notamment parce que ses problèmes de santé ont disparu (apnée du sommeil, pression, diabète, etc.).

«Je ne veux pas me retrouver à 50 ans sans pouvoir bouger. [...] J’ai des rêves, des objectifs, j’aimerais ça les vivre», assure-t-il.

Quelques chiffres

Poids de départ : 644 livres

Poids actuel : 399 livres

Taille de chandail : 4XL

Taille de pantalons : XL

Calories ingérées par jour : 2500 à 3000

«Tu ne te rends pas à 644 livres parce que t’as une bonne fourchette ou t’es gourmand. Tu t’y rends parce que t’as un méchant problème quelque part.» – Martin Lavoie

Un dépistage psychologique nécessaire

Tous les patients devraient subir une évaluation psychologique avant la chirurgie bariatrique, sans quoi l’opération peut s’avérer un échec, croit une psychologue.

«Il faut encadrer ce type d’opérations. Ce n’est pas normal qu’il y ait juste un suivi en nutrition», déplore Catherine Sénécal, psychologue spécialisée dans les troubles alimentaires.

Reprise du poids

«Ça prend un encadrement», répète-t-elle.

Mme Sénécal suit en thérapie beaucoup de patients qui ont subi la chirurgie bariatrique et qui reprennent du poids parce que le trouble mental n’a pas été réglé au départ. Parmi eux, des patients atteints d’hyperphagie, soit la compulsion alimentaire.

«Après la chirurgie, il faut faire vite. C’est rare qu’on arrive à traiter le patient au complet sur le corps, que déjà du poids a été repris», note-t-elle.

«Et ils vivent un sentiment d’échec terrible. Ça coûte cher à tout le monde.»

Investir dans le patient

Selon elle, une thérapie préchirurgie permettrait d’éviter ces échecs, qui mènent souvent à une deuxième opération.

Un avis partagé par un médecin de Québec.

«C’est vous et moi qui payons pour ça. Ç’a du sens d’investir pas juste dans l’opération, mais aussi dans l’équipe qui aide le patient, pour faire en sorte qu’ils changent leur vie pour de bon», dit le Dr Simon Marceau, spécialisé dans la chirurgie bariatrique au Centre hospitalier universitaire de Québec (CHUQ).

Selon lui, la solution passe par une base de données provinciale pour assurer le suivi de ces patients.

«Ce serait dans l’intérêt de tout le monde. Ça prend une volonté sérieuse et provinciale», dit-il.

Quant aux critiques sur le remboursement de cette chirurgie, le Dr Marceau assure que c’est une économie pour la société et que la chirurgie est remboursée en trois ans.