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Des placements de la Caisse liés à la surveillance chinoise

Nicolas Lachance et Jean-François Gibeault | Bureau d'enquête

La Caisse de dépôt détient des investissements d’environ 277 millions de dollars dans des entreprises chinoises de haute technologie liées à des violations des droits de la personne contre une minorité musulmane.

Composée de 13 millions d’âmes, la minorité musulmane des Ouïghours de la province autonome du Xinjiang subit l’oppression du gouvernement chinois. Cela fait les manchettes partout sur le globe et la situation est fortement dénoncée par Human Rights Watch.

Depuis 2017, ils vivent des détentions arbitraires, des séances d’endoctrinement politique, des restrictions de déplacement et une oppression religieuse.

Le gouvernement du Xinjiang a lancé la campagne «Frapper fort contre le terrorisme violent» et utilise des technologies très avancées pour contrôler la population.

Cette technologie mise sur les algorithmes générés par de la vidéosurveillance de reconnaissance faciale de masse. Celle-ci «agrège des données concernant des personnes et signale aux autorités celles qu’il considère comme potentiellement dangereuses».

Ces personnes sont ensuite arrêtées et envoyées sans procès dans des camps de rééducation politique ou des établissements.

Or la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ) a investi près de 277 millions de dollars dans des entreprises qui ont conçu cette technologie chinoise. Elle admet d’ailleurs son malaise à l’égard de cet investissement.

Le quotidien Le Monde rapportait en novembre 2018 que «des professeurs, des présidents d’universités, des entrepreneurs et des écrivains sont arrêtés et maintenus au secret».

Ils seraient plus d’un million à être punis par la Chine.

Hikvison et Baïdu critiqués

Human Rights Watch (HRW) désigne dans son rapport des entreprises chinoises et internationales qui sont actives au Xinjiang.

L’entreprise Hangzhou Hikvision Digital Technology Co Ltd participe à la création de l’application de surveillance de masse qui est utilisée par la police du Xinjiang. Elle se spécialise dans la reconnaissance faciale.

L’algorithme servant à la répression chinoise menacerait la liberté humaine partout dans le monde, soutient HRW dans un rapport dévastateur publié en mai dernier.

La Caisse détient près de 12 millions d’actions d’une valeur de 60 millions de dollars dans l’entreprise Hikvision. Le moteur de recherche internet Baïdu (le Google chinois) est également cité dans le rapport. La Caisse détient pour 217 millions de dollars dans ce titre.

La Caisse de dépôt et placement pourrait retirer ses actions

«Inquiète» du rapport de la Human Rights Watch, la Caisse de dépôt et placement du Québec «étudie les possibilités» de se retirer des titres visés par l’organisation dans la répression des Ouïgours.

Ainsi, la Caisse pourrait se départir de toutes ses actions de la société Hangzhou Hikvision Digital Technology Co Ltd. Même chose pour ses actions de Baïdu.

«Les pratiques décrites dans le rapport nous préoccupent et ne correspondent pas à nos principes en matière d’investissement responsable», a affirmé la Caisse à notre Bureau d’enquête.

«C’est pourquoi nous avons entamé des démarches auprès de notre gestionnaire externe afin d’exprimer nos préoccupations et évaluer les possibilités de retrait de ce titre».

Afin de se défendre, l’organisation a soutenu qu’il s’agissait d’un mandat «indiciel et externe», qu’il «ne s’agit pas d’un titre transigé par les gestionnaires de la Caisse».

Ce type de gestion couvre environ 10 % des actifs de l’organisation.

Réponse floue

Après vérifications auprès du rapport annuel toutefois, les actions de Hikvision ne sont pas soumises à une gestion indicielle.

Questionnée par notre Bureau d’enquête, la Caisse a modifié un brin sa réponse, signalant qu’il s’agit, «dans ce cas-ci, de gestion externe ou indicielle».

Une réponse finalement un peu moins précise.

Les actions de Hikvision sont toutefois gérées par un gestionnaire chinois.

«Selon ses besoins d’affaires, la Caisse a des portefeuilles gérés localement par des gestionnaires externes qui sont les mieux positionnés pour faire une sélection de titres dans certains marchés», a indiqué le porte-parole Yan Langlais Plante.

Essayant de se dissocier de cet investissement, la Caisse explique que plus de 90% de ses actifs sont gérés à l’interne par ses équipes et que «celles-ci n’achètent pas» à Hikvision.

Qu’est-ce que Hikvision Digital Technology ?

L’entreprise chinoise de conception et de fabrication de matériel de vidéosurveillance se spécialise dans la reconnaissance faciale. Elle fournit aux gouvernements et aux entreprises partout dans le monde des caméras classiques, thermiques et intelligentes permettant d’identifier des gens, même dans les endroits les plus sombres.

En 2018, ses revenus ont été de 49,8 milliards de yuans, soit 9,8 milliards de dollars canadiens. Le China Electronics Technology Group détient 40% de l’entreprise, qui a été créée en 2001. Hikvision est donc détenue en grande partie par le gouvernement chinois. Selon des médias américains et Le Figaro, Hikvision pourrait, après Huawei, être la prochaine compagnie chinoise de la «liste noire» des États-Unis, privée de la possibilité d’acheter des composants auprès de fabricants américains.

Un examen de conscience pour le Régime de retraite du Canada

L’Office d’investissement du Régime de pensions du Canada (OIRPC) fait également un examen de ses investissements chinois à la suite de la publication du rapport de l’organisation Human Rights Watch. Cette décision a aussi été prise en raison du rôle des fabricants d’équipement vidéo en Chine dans la surveillance et le contrôle des minorités religieuses.

Selon le Globe and Mail, l’OIRPC dit effectuer de nouveaux contrôles dans son vaste portefeuille pour identifier les entreprises «aux pratiques troublantes», et ce, même si elle poursuit sa stratégie de diversification de ses investissements en Chine.

«Nous surveillons les pratiques des entreprises», a déclaré au Globe Michel Leduc, responsable mondial de la fonction publique affaires et communications à l’Office. Hangzhou Hikvision Digital Technology fait d’ailleurs partie des entreprises visées par cet examen.

Les deux placements de la Caisse en quelques chiffres

Hangzhou Hikvision Digital Technology Co Ltd

- 411 297 actions régulières d’une valeur de 2,1 M$

- 11,3 millions d’actions de classe A d’une valeur de 58 M$

- Investissement total de 60 M$

Baïdu inc.

- 1 million d’actions d’une valeur de 216,7 M$

- Investissements totaux de la Caisse liés au scandale des Ouïghours: 276,7 M$

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