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Notre dépendance au sel détruit nos routes

Annabelle Blais | Le Journal de Montréal

L’utilisation très généreuse du sel assène souvent le coup de grâce à nos routes, selon les experts consultés par notre Bureau d’enquête.

L’hiver n’est pas le grand responsable du piètre état de notre réseau routier. S’il faut trouver un coupable, ce serait plutôt notre volonté de rouler à la même vitesse sur de belles routes noires, même pendant la saison froide, ce qui nous rend accros au sel de déglaçage.

« Lorsqu’on met du sel – et on en met beaucoup –, la neige devient de l’eau », explique Étienne Morin, expert en viabilité hivernale.

Cette eau s’infiltre dans les fissures avant de geler de nouveau. Elle soulève alors l’asphalte, poursuit M. Morin, également président de Vision Météo, une entreprise qui offre des formations sur les impacts de la météo sur la route.

L’eau salée imbibe aussi les fondations de la route, ajoute Guy Bergeron, spécialiste de la chaussée pour le ministère des Transports du Québec (MTQ).

« S’il y a plus de sel dans les fondations, ça change les propriétés du gravier », dit-il.

On constate ainsi des variations dans la hauteur de la chaussée dans les portions chargée de sel près des fissures.

Deux solutions

Pour contrer ce phénomène, deux solutions s’imposent :

Rendre imperméable une route. « Dès qu’il y a la moindre fracture, il faudrait faire du scellement de fissures. Il est primordial de le faire avant l’hiver », précise M. Morin.

Il faut éviter d’avoir systématiquement recours au sel. « Les villes ont beaucoup de réseaux à entretenir et si on transforme toute cette neige en eau, on ne pourra pas faire tous les scellements de fissures nécessaires », ajoute-t-il.

« Pour une route résidentielle, a-t-on vraiment besoin que ce soit toujours sur l’asphalte ? Peut-être pas. Il faut que ce soit déneigé. Mais il peut aussi y avoir un fond de neige avec de l’abrasif [gravier, sable], par exemple. »

Écarts de température

Les variations de température jouent un rôle.

À basse température, les enrobés (l’asphalte) se contractent, deviennent plus fragiles et se fissurent, explique Alan Carter, directeur du Laboratoire sur les chaussées et matériaux bitumineux de l’École de technologie supérieure.

« Les chaussées sont habituellement suffisamment épaisses pour limiter, sinon empêcher le sol sous la chaussée de geler », précise-t-il toutefois.

Cependant, si une route a été mal conçue ou si on est tenté de limiter les dépenses avec une chaussée plus mince, l’hiver ne pardonnera pas.

À tous ces défis s’ajoutent les dommages causés à la chaussée par les déneigeuses. Si le ministère reconnaît la chose, il affirme ne pas pouvoir estimer le coût de ces impacts.

« Il n’y a pas de rapport spécifique là-dessus », affirme M. Bergeron.

L’entretien du réseau en hiver

50 % des routes du MTQ sont dégagées d’une ligne à l’autre pour permettre aux voitures de rouler directement sur l’asphalte.

30 % des chaussées sont partiellement dégagées. Par exemple, la portion déneigée est plus étroite dans les lignes droites, mais plus large dans les courbes.

16 % des chaussées sont laissées avec un fond de neige durcie. On ajoute des abrasifs (sable, gravier) pour augmenter la friction. Il s’agit surtout de tronçons de routes régionales.

Environ 800 000 tonnes de sel sont épandues annuellement sur le réseau du MTQ.

Chaque municipalité gère son réseau selon ses préoccupations, précise le ministère.

Des chaussées blanches

On pourrait mettre beaucoup moins de sel sur nos routes, mais les élus devront tenir tête aux automobilistes au pied pesant pour les convaincre d’adapter leur conduite.

Le gouvernement et plusieurs municipalités expérimentent le concept d’écoroutes, ou routes blanches sur lesquelles l’épandage de sel est limité. Il s’agit surtout d’une mesure pour protéger l’environnement et elle ne s’applique qu’à de petits tronçons.

Le MTQ compte 14 écoroutes représentant une centaine de kilomètres sur les 30 000 km que compte son réseau.

Ce type d’entretien étant plutôt marginal, ni les villes contactées ni le MTQ n’étaient en mesure de confirmer si la diminution de l’épandage du sel ralentissait la détérioration de la chaussée.

Les écoroutes n’ont pas compromis la sécurité des automobilistes, le MTQ ayant même constaté une légère diminution du nombre d’accidents.

Ralentissez, svp

L’entretien est fait avec des déneigeuses et des abrasifs. On ajoute du sel dans certaines occasions, mais la vitesse doit être réduite, ce qui ne fait pas l’affaire de tous.

Par exemple à Saint-Alfred, en Beauce, le maire Jean-Roch Veilleux reconnaît que plusieurs citoyens se sont plaints la première année où la municipalité a transformé un tronçon de 4 km en écoroute.

« Les gens veulent aller toujours plus vite, que voulez-vous... Mais après trois ans, la plupart ont adapté leur conduite », dit le maire.

Guillaume Paradis, porte-parole au ministère, confirme aussi que les Québécois sont très exigeants en matière de déneigement.

« La journée où on va gratter moins fort et où on va laisser de la neige sur l’autoroute 40, je vais vous inviter à passer une petite heure avec moi voir ce que ça donne comme résultat sur l’appréciation du public », dit-il.

« C’est un triangle. Le citoyen se plaint aux élus, l’élu veut se faire réélire et dit au gestionnaire des travaux publics de mettre du sel, ajoute Étienne Morin, spécialiste en viabilité hivernale. L’idée n’est pas d’avoir juste des routes blanches. On pourrait avoir un entre-deux où on utilise moins de sel, plus d’abrasif, tout en déneigeant. »