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Elle apprend à lire et à écrire à 48 ans

David Riendeau | Journal de Montréal

PIerre-Paul Poulin

Presque toute sa vie, Carole Dupuis a porté la honte d’être analphabète. Retirée de l’école très jeune, elle a survécu de petits boulots dans des manufactures en dissimulant sa condition. Après une tentative de suicide, elle a finalement trouvé le courage de demander de l’aide à 48 ans. L’accès à l’éducation lui a donné la dignité qu’on lui avait toujours refusée.

« Si j’ai longtemps eu honte de qui j’étais, ça fait du bien d’en parler aujourd’hui. Je veux que les gens comprennent ma réalité », affirme la ­Montréalaise de 60 ans, rencontrée dans les modestes locaux de La Jarnigoine, le centre ­d’alphabétisation de Villeray qu’elle fréquente depuis maintenant 12 ans.

Avant-dernière d’une famille de sept enfants, Carole a grandi sur le Plateau-Mont-Royal à l’époque où c’était encore un quartier ouvrier. Son père, alcoolique, travaillait à la verrerie Dominion Glass, et sa mère, dans une manufacture de sacs à main. Tous deux étaient analphabètes. « Je n’étais pas très bonne à l’école parce que j’avais de la difficulté à lire et à écrire. Ce qui m’intéressait, c’était de devenir coiffeuse », raconte celle qui était une enfant solitaire et effacée.

Alors que Carole était en sixième année, ses parents lui ont demandé de quitter l’école pour s’occuper de son frère de deux ans. Elle a ­refusé. « Quelques jours plus tard, mon père a fait ­irruption en classe et il m’a emmenée avec lui. L’école, pour moi, c’était fini. »

Dès lors, Carole a eu la responsabilité de garder son jeune frère en plus d’assumer toutes les tâches ménagères. Ses parents la traitaient comme une domestique. « Si mon frère faisait du désordre, on me reprochait de n’avoir rien fait et d’être une paresseuse, raconte-t-elle. Pour eux, je n’étais bonne à rien. Mon frère cadet était le chouchou. »

Quand elle a eu 15 ans, sa mère lui a trouvé un emploi à la manufacture où elle travaillait. ­L’adolescente y gagnait 3,50 $ de l’heure. En plus de son horaire à temps plein, elle a dû ­continuer à effectuer une grande partie des travaux ­domestiques. C’est à cette époque qu’elle s’est réfugiée dans la cocaïne pour oublier la cruauté de son quotidien. « Je me sentais nulle parce que j’étais ignorante. Je prenais de la drogue pour continuer à vivre. Ça me prenait une ligne le matin avant d’aller à la job. »

Précarité

Exaspérée des mauvais traitements que lui ­faisaient subir ses parents, elle a quitté la ­maison à 17 ans pour ne plus jamais y ­retourner. « J’en ­voulais à toute ma famille parce qu’ils ­m’empêchaient d’avancer dans la vie. »

Carole avait fui ce milieu toxique, mais son avenir n’en était pas moins hypothéqué. Faute d’avoir poursuivi son parcours scolaire, elle avait perdu presque tous ses acquis.

À 19 ans, la jeune femme s’est retrouvée sans emploi quand la manufacture de sacs à main où elle travaillait a fermé ses portes. Pas facile de dénicher un boulot quand on est incapable de remplir un formulaire d’embauche et que la plupart des employeurs demandent un diplôme d’études secondaires.

Quelques mois plus tard, elle a obtenu un emploi dans une manufacture de rideaux. Hélas, sa condition est vite revenue la rattraper.

« Je devais prendre des mesures, mais je ne savais pas lire les chiffres sur le ruban, alors je coupais au pif. Quand le boss s’en est aperçu, il m’a mise à la porte. »

Carole est demeurée sans emploi stable pendant un an jusqu’à ce qu’une fabrique de ceintures lui donne une chance. Elle avait dû mentir sur son expérience, ­question de survie.

L’analphabétisme au quotidien

Analphabète, Carole avait ­l’impression de frapper un mur partout où elle allait. Des gestes aussi simples qu’aller au ­guichet automatique, comprendre ses factures ou lire un menu au restaurant devenaient pour elle des obstacles ­insurmontables. Son vocabulaire était aussi très limité. « Je suivais difficilement les conversations autour de moi. Si j’allais à l’hôpital ou à la pharmacie, on m’expliquait des choses, mais j’entendais plein de mots que je ne comprenais pas. Je faisais oui avec la tête, mais c’était du chinois pour moi. »

Carole a sauté d’un emploi précaire à l’autre, traînant sa culpabilité et ses ­problèmes de consommation jusqu’en 2005. À 45 ans, alors qu’elle était femme de chambre dans un motel du centre-ville, elle a craqué. « Toutes mes expériences ont remonté à la surface. J’ai fait une grosse dépression. »

Après un arrêt de travail, elle s’est retrouvée au chômage, puis sur l’aide sociale. Les mois passaient sans pouvoir réparer ses blessures intérieures. Dans un moment de désespoir, elle a tenté de mettre fin à ses jours.

De l’aide

Peu après sa tentative de suicide, sa bonne amie, Brigitte, l’a convaincue de chercher de l’aide. Carole a d’abord vu une travailleuse sociale pendant six mois avant de recevoir un suivi ­psychologique et ­psychiatrique durant quatre ans. « J’étais pas mal fuckée dans ma tête. Tout ce que j’avais en dedans, mon ­attitude ­agressive, ma méfiance, ça ­sortait ­n’importe ­comment. Maintenant, je vais beaucoup mieux. »

Entre-temps, elle a également réussi à arrêter sa consommation de cocaïne.

Durant sa thérapie, elle a aussi suivi des rencontres de groupe pendant ­lesquelles les participants devaient réaliser des ­exercices à l’écrit. Bien qu’au départ, Carole trouvait toujours des excuses pour ne pas les faire, elle sentait qu’elle se ­trouvait peut-être au bon endroit pour demander de l’aide et vaincre ce qui ­l’empêchait d’avancer dans la vie. « Je suis allée voir le responsable de l’atelier. Tout bas, je lui ai demandé s’il n’y avait pas une place pour apprendre à lire et à écrire. »

Un nouveau départ

Le travailleur social a ­recommandé Carole à l’organisme La Jarnigoine. Depuis 2007, elle participe à des ateliers ­d’alphabétisation sans examen ni diplôme. Trois jours par semaine, elle suit des cours de lecture et d’écriture auxquels s’ajoutent des notions d’informatique et de culture générale. Elle affectionne particulièrement les lectures de groupe et les discussions qui s’en suivent. « Apprendre à lire au centre a changé ma vie, confie-t-elle. Les ­travailleurs sociaux ont un cœur gros comme ça. J’ai trouvé ma vraie famille. »

Non seulement elle y a appris à lire et à écrire, mais elle a gagné en autonomie. « La première journée, j’y allais de reculons. Maintenant, j’ai confiance en moi et j’ai pris goût à l’aventure. Je m’exprime mieux qu’avant. Je suis aussi capable d’expliquer mon point de vue et défendre mes droits. »

Cette confiance lui a permis de réaliser des choses qu’elle n’aurait jamais crues possibles auparavant. En plus d’avoir siégé pendant 10 ans au conseil d’administration de l’organisme, elle a participé à deux films sur l’importance de l’alphabétisation et sur la vulgarisation dans le domaine de la santé.

Plus récemment, Carole a pris part à l’événement À livres ouverts, une série de rencontres entre le grand public et des personnes au parcours atypique ayant lieu dans différentes bibliothèques municipales.

Elle espère qu’en prenant la parole aussi souvent que possible, d’autres personnes analphabètes suivront son exemple. « Il n’y a pas de honte à apprendre. Il faut faire un pas en avant et s’instruire. Le regard des autres est souvent dur, mais ce qui compte, c’est de regarder en avant. »