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Nos insectes meurent à vitesse grand V

Vincent Larin | Journal de Montréal

Courtoisie

Des entomologistes s’inquiètent d’une baisse drastique du nombre d’insectes dans la province pendant que des données allemandes relèvent que leur population pourrait avoir chuté de 80 % depuis 30 ans en Europe.

« Si votre pare-brise est plus propre qu’avant lorsque vous sortez du bois, ce n’est pas parce que les voitures sont plus performantes et tuent moins d’insectes », lâche le directeur de la recherche et des collections à l’Insectarium de Montréal, Maxime Larrivée.

Des chercheurs allemands ont récolté des insectes à intervalles réguliers pendant 30 ans grâce à des pièges qui ne font pas de distinctions entre les espèces.

Ce travail de moine a nourri plusieurs études depuis quelques années et a permis de mesurer une baisse de la quantité d’insectes récoltés.

Même si elle n’a pas encore été mesurée dans le détail, la chute drastique des populations d’insectes au Québec se révèle de plusieurs façons, insiste Maxime Larrivée. Il souligne que le climat de la province est semblable à celui où ont travaillé les chercheurs allemands.

Moins d’oiseaux

L’une des données permettant au chercheur d’en arriver à ce constat est la diminution marquée du nombre d’oiseaux qui se nourrissent d’insectes en vol. Leur population aurait diminué d’au moins 70 % depuis 20 à 30 ans, souligne M. Larrivée.

Au Musée Lyman, où se trouve la plus grosse et ancienne collection d’insectes au Québec, soit près de trois millions de spécimens, la conservatrice Stéphanie Boucher remarque aussi que certains d’entre eux ne sont plus capturés depuis plusieurs années.

« Dans la collection, on retrouve plusieurs spécimens collectés dans les années 1960, mais pas d’autres après », indique-t-elle. Elle déplore le manque de données permettant de bien cerner le problème.

Les chercheurs de l’Insectarium de Montréal préparent d’ailleurs un projet de recherche avec la méthode des Allemands, explique M. Larrivée.

Météo extrême et pesticide

Le professeur adjoint au département de sciences biologiques de l’Université de Montréal Colin Favret a lui aussi commencé à capturer à intervalles réguliers des insectes depuis 2015 dans les Laurentides.

« Pour certains groupes qui sont bien étudiés, on constate qu’il y a probablement une perte. Mais ce sont certaines espèces, certains groupes, dans certains milieux », souligne-t-il avec prudence.

Intensification des phénomènes météo, destruction des sites naturels, étalement urbain et surutilisation des pesticides : les causes probables de ce phénomène sont nombreuses. Pendant ce temps, des insectes exotiques et nuisibles débarquent dans la province, ce qui met encore plus de pression sur nos espèces indigènes.

Compte tenu des conséquences dramatiques que pourrait avoir la disparition de certains types d’insectes, les chercheurs insistent sur l’importance de mieux documenter le problème.

« Le soir, autour des lumières, on voit beaucoup moins d’insectes. C’est du savoir local, mais c’est un consensus assez fort auprès de la population », souligne Maxime Larrivée.

Conséquences potentiellement désastreuses

La diminution du nombre d’insectes pourrait avoir de graves conséquences sur la biodiversité, mais aussi pour l’économie, surtout dans le secteur agricole.

« Si on perd toutes les abeilles, ça veut dire que les légumes et les fruits qui ont besoin de pollinisateurs ne peuvent plus se reproduire », explique le chercheur Colin Favret. Il précise que ce scénario catastrophe est toutefois loin de se concrétiser.

Le travail réalisé « gratuitement » par les insectes a d’ailleurs une valeur qui est toutefois difficile à chiffrer pour le moment, insiste l’entomologiste et conservatrice au Musée Lyman, Stéphanie Boucher.

Submergé

« Lorsqu’on va devoir polliniser les fleurs au pinceau parce qu’il ne reste plus d’insectes pour le faire, on va trouver que ça coûte drôlement cher, même que c’est impossible », donne-t-elle en exemple.

« Sans les insectes qui aident à la décomposition des matières organiques dans les forêts, comme les animaux et les arbres morts, nous en serions submergés », ajoute-t-elle.

Les populations de vertébrés qui se nourrissent d’insectes, telles les grenouilles, les oiseaux et certains rongeurs, pourraient aussi en souffrir, ainsi que toute la chaîne alimentaire, affirme son collègue de l’Insectarium de Montréal, Maxime Larrivée.

« Si les insectes se font rares, c’est tous les autres animaux qui vont en souffrir », déplore Mme Boucher.

Des solutions

Des solutions existent toutefois pour aider à réduire ou ralentir ce phénomène dont les conséquences pourraient ultimement affecter l’économie et les sociétés, explique le chercheur qui refuse d’être pessimiste.

« Oubliez les pelouses très propres et plantez des espèces indigènes : du trèfle, des pissenlits. Aussi, arrêtez d’utiliser des insecticides et des engrais », implore-t-il.

Insectes en baisse

Le monarque

La population de ce papillon emblématique aurait diminué d’environ 75 % dans la province en 20 ans, estime Maxime Larrivée. Alors qu’on pouvait l’observer régulièrement jusqu’au Saguenay–Lac-Saint-Jean, en voir cinq à 10 fois par année est dorénavant exceptionnel. « Le monarque faisait partie de notre quotidien, c’était quelque chose qui allait de soi, alors que maintenant, ce n’est plus le cas », s’inquiète M. Larrivée.

Le bourdon à taches rousses

Le bourdon à taches rousses était une espèce très commune jusque dans les années 1980. Il est maintenant considéré comme éteint au Québec. La plupart des espèces de bourdons sont d’ailleurs en grande difficulté, et ce, un peu partout dans la province. « Probablement que n’importe quel baby-boomer qui est allé se promener à la campagne dans sa jeunesse a pu voir un bourdon à taches rousses virailler autour de lui, mais s’il en reste, c’est très très peu », affirme M. Larrivée.

La coccinelle à neuf points

Cette coccinelle « emblématique » au Québec et autrefois très répandue est dorénavant en voie de disparition. « Les coccinelles, souvent, vont être chassées par de nouveaux spécimens introduits, comme la coccinelle asiatique, qui lui fait de la concurrence », explique la conservatrice et entomologiste Stéphanie Boucher.

Insectes potentiellement menacés ou vulnérables

Cicindèle blanche

Petit coléoptère vivant qu’on trouve dans les dunes côtières et sur les rives de lacs

Leste matinal

Libellule qu’on aperçoit dans les marais

Satyre fauve des Maritimes

Petit papillon seulement observé dans la Baie-des-Chaleurs, en Gaspésie

Insectes en hausse

Contrairement à certains insectes indigènes dont les populations diminuent radicalement, d’autres insectes bénéficient de certains facteurs pour proliférer au Québec.

Le scarabée japonais

Probablement introduit en Amérique du Nord dans des produits agricoles en provenance d’Asie, il est observé pour la première fois au Canada en 1939. Un spécimen était collé sur une voiture en provenance du Maine. C’est d’ailleurs l’un de ses modes de transport préféré. Le scarabée japonais est particulièrement nuisible aux cultures étant donné sa grande voracité. « C’est le genre d’espèce qui peut avoir un impact important sur l’économie », explique Maxime Larrivée.

La punaise marbrée

Cet insecte envahisseur capturé pour la première fois au Québec en 2014 est maintenant bien établi à Montréal. Gros comme un 25 ¢, il s’abat en grand nombre sur les cultures qu’il dévore au printemps et en été, puis envahit les maisons à l’automne pour hiberner. Même s’il ne pique pas, ce spécimen est malodorant et procure bien des désagréments aux résidents des maisons ou des appartements où il élit domicile.

Le maringouin

Dans ce cas-ci, les entomologistes consultés pointent davantage vers une augmentation saisonnière.

Cette année, le printemps particulièrement pluvieux qu’a connu le Québec a certainement bénéficié à cet insecte piqueur puisque ses larves se développent dans les étangs.

« Mais ça dépend des endroits, car il est presque impossible que toutes les régions de la province aient connu les mêmes conditions météorologiques », souligne l’entomologiste retraité Robert Loiselle.

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