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Alzheimer: le Québec est en retard

Arnaud Koenig-Soutière | Journal de Québec

Le Québec accuse un « retard » pour faire face au « très grand défi » que constituent le vieillissement de la population et la progression de la maladie d’Alzheimer, reconnaît la ministre Marguerite Blais.

D’ici 10 ans, le quart de la population québécoise aura plus de 65 ans et les cas de démence, comme la maladie d’Alzheimer, auront doublé.

Cette vague d’aînés qui nécessiteront des soins risque de saturer le réseau de la santé comme jamais auparavant, prévenaient des experts dans les pages du Journal, hier.

« Il y a beaucoup de rattrapage à faire », convient la ministre des Aînés et des Proches aidants, Marguerite Blais, jointe après l’inauguration d’un CHSLD revampé pour 15 M$ dans Cartierville, à Montréal.

L’un des plus grands défis est d’adapter les ressources du réseau aux dizaines de milliers de cas d’Alzheimer qui continueront de s’accumuler au fil des ans. Pour y faire face, « il faut prendre un virage », lance Mme Blais.

« On commence à tenir compte du vieillissement de la population et des besoins particuliers : 80 % des personnes hébergées en CHSLD sont des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer ou de troubles neurocognitifs majeurs », souligne-t-elle.

L’argent est là

Déjà, « les sous sont au rendez-vous », insiste Marguerite Blais, citant des annonces intimement liées au vieillissement de la population qui totalisent près de 1,5 G$ dans le premier budget du gouvernement Legault, dont 1 G$ pour la construction d’une trentaine de maisons des aînés.

Lors des trois prochaines années, 564 M$ s’y ajouteront pour assurer leur fonctionnement.

Un financement de 5 M$ a également été consenti pour la recherche sur les soins des troubles neurocognitifs en début juin, une somme qui est « bien, mais ça ne va pas résoudre notre problème », nuance le chercheur Gilbert Bernier (voir autre texte).

Malgré ces dépenses importantes, une grande part des 2600 places promises dans les centres d’hébergement ne seront pas libres de sitôt alors qu’il risque d’y en avoir seulement 500 prêtes à accueillir des résidents à la fin du mandat de l’actuel gouvernement en 2022, rapportait Le Journal en avril. « Trente maisons des aînés au Québec... Montréal et Québec, c’est très grand. Ça veut dire quoi, une maison pour tout le Bas-Saint-Laurent ? » se questionne le député de Rimouski, Harold LeBel.

« Dans le Bas-Saint-Laurent, on a déjà une personne sur quatre qui a 65 ans et plus. On vit actuellement [les projections pour 2030]. Ça a un impact majeur sur l’organisation de la région. [...] En 2030, s’il n’y a rien qui change, ça va être très grave », prévient l’élu péquiste, qui martèle depuis plus de deux ans l’urgence de tenir des états généraux sur le vieillissement de la population.

La disponibilité des ressources en région préoccupe également la députée Monique Sauvé, porte-parole en matière d’aînés au Parti libéral. « Il y a de grands trous de services. Il est temps d’avoir un portrait clair pour les aînés en région », selon elle.

Une politique pour 2020

La pénurie de main-d’œuvre combinée au manque de personnel dans les différents établissements de santé, l’hébergement pour les aînés vulnérables, contrer la surmédication, valoriser davantage le travail des employés du réseau de la santé... la liste est longue et prendra un certain temps.

« On n’a pas de baguette magique », ironise Mme Blais.

La prochaine case à rayer devrait être la politique nationale des proches aidants. Son dépôt prévu pour la fin de l’année sera toutefois retardé. Les énoncés devraient plutôt être présentés « début 2020 », espère la ministre, révélant qu’une deuxième consultation auprès des différents intervenants doit avoir lieu.

« Les enjeux sont majeurs, signale Mme Blais. Mieux vaut la faire correctement que de déposer une politique qui est à moitié fignolée. »

« Déclarer la guerre » à la maladie

Après des décennies de recherches infructueuses, les gouvernements doivent « déclarer la guerre » à l’Alzheimer pour trouver une bonne fois pour toutes un remède, selon un chercheur québécois.

En 1971, le président américain Richard Nixon, dont les troupes étaient toujours déployées au Vietnam, entendait mener une bataille de plus sur le front scientifique : il a « déclaré la guerre » au cancer.

Près de 50 ans plus tard, un coup de barre semblable s’impose pour parer la constante progression de la maladie d’Alzheimer, selon le chercheur de l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont, Gilbert Bernier. « Ça s’est fait dans les années 70 avec le cancer et ça a porté ses fruits. Pour l’Alzheimer, on dirait que les gouvernements attendent, attendent, attendent... », déplore-t-il, appelant à une « volonté politique » pour sonner la charge.

Prudence

Gilbert Bernier et son équipe ont dévoilé l’an dernier les conclusions d’une étude menée sur dix ans. Ils identifiaient une façon de réactiver un gène possiblement responsable de la maladie l’Alzheimer. Ils ne sont pas les seuls à persister malgré des recherches peu fructueuses depuis quarante ans. À travers le monde, des dizaines d’équipes de scientifiques comptant parmi les cerveaux les plus brillants sont à pied d’œuvre à la poursuite du même objectif : trouver un remède.

Mais « peu importe la démence neurodégénérative », il n’y a toujours « rien pour guérir (les personnes atteintes) » en 2019, clarifie la professeure spécialisée en neuropsychologie gériatrique, Martine Simard.

Tous les efforts déployés depuis les années 70 ont été vains, dans la mesure où la progression des démences ne peut être ni freinée ni renversée. Quatre maigres médicaments permettent d’améliorer la qualité de vie, mais ils ne sont pas efficaces chez tous les patients.

« C’est l’un des plus gros défis du monde de la santé », lance John Breitner, directeur de l’Institut Douglas, décrivant la recherche comme « frustrante, mais encourageante ». « C’est frustrant parce qu’on essaie de percer le mystère depuis des dizaines d’années, poursuit-il. Il faut être prudent avec les prédictions, parce qu’il y a tellement eu d’échecs. »

Tout pour le tout

À l’aube d’un vieillissement massif de la population, « il va falloir changer la donne et investir de façon massive pour mieux comprendre ces maladies-là et les traiter », urge Gilbert Bernier.

Le remède aux maladies neurodégénératives constitue le Saint-Graal des chercheurs, mais sa découverte n’est pas le gage d’une démarche scientifique réussie ou non.

« Si on arrive à ralentir le déclin cognitif, à le stopper ou même à renverser le cours de la maladie, en soi, c’est un gain phénoménal », insiste la directrice de la recherche à la Fédération québécoise des Sociétés Alzheimer, Nouha Bengaied.

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