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Contre le harcèlement, les anges gardiens des nuits montréalaises

Agence France-Presse

Un vendredi soir, dans la lumière saccadée et la chaleur épaisse de la discothèque Datcha à Montréal, un jeune homme ivre se fraie un chemin dans la foule en prenant des femmes par les hanches.

Calmement, Éliane, dont l'association lutte contre le harcèlement, va voir le fêtard et lui explique que son attitude peut mettre ces femmes mal à l'aise.

«C'est ok si tu veux draguer, mais sache qu'il y a des façons acceptables de le faire, et des façons pas acceptables». Après un bref échange sur le consentement, l'homme semble avoir compris le problème. La soirée continuera sans incident.

La scène est racontée par Éliane Thivierge, 24 ans, qui a cofondé en 2017 PLURI, une association montréalaise dont la mission est de faire évoluer la culture des milieux festifs de la nuit, propices aux harcèlements en tous genres. Discothèques et organisateurs de raves font appel à l'association pour éviter les attouchements, les danseurs-frotteurs, les «drogues de viol», etc.

Des initiatives semblables ont émergé à peu près au même moment dans d'autres métropoles canadiennes comme Vancouver ou Toronto. En Europe également, comme au Royaume-Uni, en France et en Belgique.

Les foules des fêtes nocturnes, l'absence de lumière dans les boîtes de nuit ou l'alcool facilitent les comportements indésirables dans des environnements qui compliquent les confrontations. «En milieu festif, si quelqu'un te fixe, te suit, c'est rare que tu ailles le lui dire», dit Éliane à l'AFP.

«Chaque fois que je sors, il y a des gars qui viennent me prendre par les hanches», raconte Caroline Moreau, étudiante de 18 ans, lors d'une pause fraîcheur devant la Datcha. Ce genre d'intrusion l'énerve, mais elle se considère chanceuse: elle a récemment dû appeler une ambulance pour une amie droguée par un homme en soirée.

«Une part d'apprentissage»

Des anecdotes de ce genre, la majorité des habitués des milieux de la nuit en ont. «Dans cet environnement, il faut rester avec ses amis et ne pas sortir toute seule parce qu'il peut toujours arriver quelque chose», estime Frédérique Ledoux, étudiante.

Pour les employés de PLURI qui gèrent ces situations, pas question de se poser en police de la fête. «On ne veut pas faire la morale, on veut dialoguer, éduquer et changer les attitudes pour que les gens se sentent en sécurité dans cet espace», explique Sara Martin, employée de PLURI.

La base du métier, c'est «l'intervention témoin actif», l'implication d'un tiers parti témoin de harcèlement. Parfois, il suffit à Sara d'éloigner la personne de celui ou celle qui la met mal à l'aise, lui proposer d'aller fumer une cigarette ou faire semblant d'être une vieille amie.

Souvent, les personnes prises à parti par Sara ou Éliane comprennent le problème et changent d'attitude. «On finit presque par donner des cours de drague», plaisante Éliane. Il s'agit surtout d'expliquer aux fêtards le consentement et le respect de l'espace personnel des autres.

Parfois, l'ébriété des personnes abordées complique la tâche et certaines n'hésitent pas à rembarrer les employés PLURI.

«Quand quelqu'un est très saoul et que j'essaye de lui expliquer qu'il ne peut pas toucher les fesses des filles, si sa réaction c'est de me dire ''fuck you'', il y a une part d'apprentissage que je ne peux pas prendre en charge», constate Éliane, philosophe.

Prise de conscience

Quand le dialogue ne suffit pas ou si la personne récidive, «il y a toujours les videurs traditionnels», explique Adam Wilcox.

Ce Montréalais, qui a longtemps été DJ avant de devenir copropriétaire de la discothèque Datcha, a souvent été témoin «de harcèlement sexuel, d'intimidation physique et de violence. Ce sont des choses auxquelles les gens s'attendent dans le milieu de la nuit et c'est ce qui lui fait mauvaise réputation.»

En payant pour les services de PLURI, il espère changer le milieu.

De plus en plus d'organisateurs ont recours à de tels services, pour une présence aux événements ou pour des formations au-delà du domaine de la nuit, selon Éliane Thivierge, qui remarque une certaine prise de conscience ces dernières années.

«Socialement, avec le mouvement MeToo entre autres, c'est une conversation qui se produit de plus en plus, et les gens commencent à chercher des ressources qui sont spécialisées pour le milieu festif», dit Éliane.

S'il est difficile de quantifier le harcèlement dans ce milieu, une étude du Conseil des Montréalaises, un organisme municipal, révélait en 2017 que «plus de la moitié des répondantes» à un questionnaire avaient affirmé avoir déjà été «victimes d'incidents de harcèlement ou d'agression lors d'un événement extérieur à Montréal».

Les événements extérieurs, ce sont les nombreux festivals qu'accueille la métropole québécoise. Pour pallier ce problème, les grands festivals montréalais comme Osheaga, les Francofolies ou le Festival de Jazz utilisent les services des Hirondelles, une association similaire à PLURI, même si le contexte de ces évènements très publics et diurnes diffère grandement du milieu de la nuit.

«On essaye simplement de créer des espaces où les gens se sentent à l'aise, car leur autonomie corporelle est respectée. C'est très basique», résume Sara Martin.