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Un petit peu du Québec sur la Lune

Paul Therrien | Journal de Montréal

Un Québécois qui a joué un rôle dans la conception du module lunaire de la mission Apollo 11, lors de laquelle le premier homme a marché sur la Lune, a longtemps caché à sa famille sa contribution à cet événement historique. 

Fernand Michon a été le maître d’œuvre de la conception d’un appareil pour façonner les «jambes» du module lunaire d’Apollo 11, dont celle qui tenait la fameuse échelle de laquelle Neil Armstrong a descendu pour mettre son pied sur la Lune le 20 juillet 1969 en lançant la désormais célèbre phrase « un petit pas pour l’homme, mais un bond de géant pour l’humanité ». 

«Mon père a travaillé près de huit mois là-dessus, mais n’en parlait pas. Quand il m’a annoncé avoir fait les jambes du module lunaire, je refusais de le croire», se remémore le fils de Fernand Michon, Claude, qui avait 21 ans quand son père a avoué son fabuleux secret. 

Fernand Michon et sa femme ont rencontré l’astronaute américain Buzz Aldrin (au centre) à Montréal en décembre 1969.

Photo courtoisie

Fernand Michon et sa femme ont rencontré l’astronaute américain Buzz Aldrin (au centre) à Montréal en décembre 1969.

Le Québec en renfort 

En 1966, l’entreprise américaine Grumman chargée de fabriquer les modules lunaires pour le programme Apollo de la NASA était dans une impasse. Elle ne trouvait pas de compagnies aux États-Unis en mesure de façonner les «pattes» de l’engin spatial pour sa mission historique. 

En retard dans les échéanciers, elle a fait appel au fournisseur québécois Héroux Machine Parts Limited (aujourd’hui Héroux-Devtek), basé à Longueuil. 

Fernand Michon devant un modèle réduit du module lunaire Apollo 11.

Photo courtoisie

Fernand Michon devant un modèle réduit du module lunaire Apollo 11.

La tâche consistait principalement à vider l’intérieur de longs cylindres fait d’un alliage spécial d’aluminium sans compromettre leur résistance. Héroux était sûr que son surintendant de l’outillage et de la machinerie, Fernand Michon, allait trouver une solution. 

«Le problème, c’était surtout la patte à laquelle on allait accrocher l’échelle qui permettait à Armstrong de descendre sur la Lune. Il fallait trouver le moyen d’y machiner des cannelures [des sillons pour y visser le haut et le bas de l’échelle], ce que personne n’était en mesure de faire correctement», explique Claude Michon, 71 ans. 

Claude Michon, Fils

Photo Chantal Poirier

Claude Michon, Fils

Grâce à une Bicyclette 

Se disant plus «ingénieux qu’ingénieur» à l’époque, son père a trouvé une astuce originale pour mieux contrôler la vitesse de rotation du cylindre afin d’éviter que le métal de la patte se surchauffe et se déforme en accrochant à la machine un engrenage... de bicyclette. 

Fernand Michon, décédé en 2008 à l’âge de 92 ans, est longtemps resté muet sur son projet, ne disant rien à sa famille, même au moment de voir l’atterrissage sur la Lune avec ses fils sur une télévision en noir et blanc lors de vacances à Atlantic City. 

«C’est bien après l’alunissage qu’il a avoué à moi et mon frère Jacques que Héroux avait fait les jambes!» s’exclame Claude Michon. 

Des artéfacts seront mis en valeur 

Des artéfacts reliés à la participation du Québec à la mission Apollo 11 seront mis en valeur au cours d’une exposition en septembre, a appris Le Journal de Montréal

Le 28 septembre aura lieu la Journée du patrimoine aérospatial qui se tiendra à l’École nationale d’aérotechnique au Cégep Édouard-Montpetit à Longueuil, où de nombreux artéfacts appartenant à la famille de Fernand Michon seront exposés. 

«Mon frère et moi avons légué ces objets au Marigot en 2010, il était important pour nous que ces artéfacts de notre père fassent partie du patrimoine», explique Claude Michon. 

Le Journal de Montréal a d’ailleurs accompagné M. Michon cette semaine à la Société historique et culturelle du Marigot, à Longueuil, où sont archivés les documents amassés par la femme de M. Michon, ainsi que des parties de pattes du module lunaire que l’ancien travailleur d’Héroux avait ramené chez lui, une maquette du module lunaire et la carte professionnelle de Buzz Aldrin. 

Rôle-clé 

Ce sera aussi l’occasion pour le grand public d’en apprendre plus sur le rôle-clé joué par des entreprises de Longueuil et de Saint-Hubert à ce moment dans le développement de l’expertise québécoise de renommée mondiale dans le domaine de l’aérospatial. 

«C’est certain qu’il sera question des pattes du module spatial et de Héroux Machine Parts à l’époque», indique Louise Levac, présidente et directrice générale du Marigot. 

«Nous sommes très heureux d’apprendre que ces objets sortiront de l’ombre et pourront mettre en lumière le rôle qu’a joué mon père dans le programme Apollo», s’enthousiasme M. Michon. 

Trois anciens bancs d’essai volants de Pratt & Whitney, un fabricant de moteurs d’avion notamment, et divers objets liés à l’exploration spatiale de l’Agence spatiale canadienne y seront entre autres exposés. 

Des Souvenirs exposés

Des objets qui montrent la participation du Québec à la mission Apollo 11 appartenant à la famille de Fernand Michon. 

Note de Buzz Aldrin 

Photo courtoisie

Un des derniers souvenirs conservés précieusement par les fils de Fernand Michon. Cette note de Buzz Aldrin se trouve dans le carnet d’autographes de leur défunte mère. Pendant que les autres astronautes de la mission Apollo 11, Neil Armstrong et Michael Collins, y ont mis leur signature respective, M. Aldrin tenait à ajouter un remerciement spécial à Fernand Michon : « Thanks for your beautiful legs » (merci pour vos belles jambes) faisant référence aux pattes du module lunaire qu’il avait façonnées. 

Maquette du module lunaire 

Photo Chantal Poirier

Cette reproduction miniature du module lunaire d’Apollo 11 a été produite par la compagnie Grumman et la NASA. Claude Michon a relaté que son père, Fernand Michon, était revenu à la maison avec ce bel objet, probablement un cadeau reçu pour son travail incontournable à la réussite de l’alunissage. 

Pattes cassées 

Photo Chantal Poirier

Certaines des pièces façonnées par Fernand Michon pour la NASA exigeaient une précision de 2 mm près, sinon tout était à refaire. Le surintendant et outilleur de chez Héroux de 1947 à 1977 a rapporté quelques objets chez lui ayant des imperfections en guise de souvenir. Ces pièces faisaient partie du train d’alunissage du module. La jambe du module sur laquelle on allait fixer l’échelle pour descendre sur la Lune était impossible à faire pour toutes les compagnies nord-américaines, sauf chez Héroux, grâce à l’ingéniosité de M. Michon. 

Carte professionnelle 

Photo Chantal Poirier

La carte professionnelle de Buzz Aldrin, du fonds Fernand Michon déposée à la société historique et culturelle du Marigot. Claude Michon, le fils de Fernand, a raconté au Journal que l’obtention de cette carte a eu lieu le 3 décembre 1969 lors d’une réception officielle organisée par la Ville de Montréal en l’honneur des astronautes d’Apollo 11. Florette Sylvestre-Michon, l’épouse de Fernand, parlait anglais, contrairement à son mari. Passionnée par la collecte d’archives de cette époque, elle a fait l’acquisition de la carte des mains mêmes du légendaire astronaute. 

Témoignages de deux astronautes québécois 

La conquête de la Lune a marqué l’imaginaire de millions de personnes, générant une quantité innombrable de carrières en sciences, en astronomie et en aérospatiale. Le Journal a demandé à deux éminents astronautes comment l’alunissage du 20 juillet 1969 a changé leur vie.  

«La nuit du 20 juillet 1969... ce moment est très clair dans ma tête. J’avais 20 ans et terminais une course transatlantique en voilier de 17 m ; nous étions au large de la côte de l’Angleterre et écoutions la description de l’alunissage à la radio sous un ciel étoilé et la Lune. [...] Ce moment a marqué mon subconscient et stimulé mon intérêt pour l’exploration spatiale : 14 ans plus tard, j’étais en orbite à bord de la navette spatiale.» 

 – Marc Garneau, premier astronaute canadien dans l’espace qui a fait partie de trois missions de la NASA, et aujourd’hui ministre fédéral des Transports  

«Le programme Apollo a toujours été mythique dans ma tête d’enfant. Les images de la Terre vues de la Lune ont formé ma perspective du monde et les astronautes ont été pour moi un modèle de la personne que je voulais devenir : rester en forme, aller à l’université, apprendre des langues étrangères, devenir un aventurier, un explorateur.» 

 – David Saint-Jacques, ingénieur, astrophysicien, médecin de famille, il revient d’une mission de 204 jours (record canadien) à bord de la Station spatiale internationale