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Libérée de son cauchemar

Yves Thériault | Journal de Montréal

Jean-François Desgagnés

Une femme a attendu 22 ans avant de dénoncer son oncle, qui l’avait violée à répétition quand elle n’était qu’une enfant. Aujourd’hui, elle affirme que cette décision lui a sauvé la vie et elle veut que son témoignage encourage d’autres victimes à faire comme elle.

« Si je n’avais pas porté plainte, je ne serais pas ici pour en parler », confie Marie-Ève Nadeau en entrevue.

De l’âge de 5 ans à 12 ans, elle a subi toute la gamme des sévices sexuels aux mains de son oncle : attouchements, fellations, pénétrations... Lorsqu’elle a finalement échappé à l’emprise de son bourreau, à l’adolescence, elle a choisi de ranger ces souvenirs ­cauchemardesques dans un tiroir et de garder ce tiroir fermé à double tour. Puis, elle s’est efforcée de mener une vie normale.

Pendant une vingtaine d’années, cette stratégie a fonctionné. Elle avait un emploi stable comme chauffeuse d’autobus, des amis, des projets...

Mais voilà qu’un jour, sans prévenir, le tiroir s’est entrouvert.

Descente aux enfers

Tout a commencé par de l’insomnie. C’était au début de 2013, Marie-Ève avait 30 ans. « Je dormais une heure ou deux par nuit, raconte-t-elle. Je ne comprenais pas pourquoi ça m’arrivait. »

Au fil des mois, son manque de ­sommeil a fini par affecter sa vie ­professionnelle. Un matin, elle a failli provoquer un accident et elle s’est retrouvée en arrêt de travail. Mais le repos forcé n’a rien réglé. « J’ai commencé à dormir avec des ­médicaments, mais j’étais tout le temps triste. »

N’arrivant pas à identifier la source du problème, le médecin de famille de Marie-Ève lui a demandé si elle avait déjà été agressée sexuellement. « Je lui ai dit que oui, sans élaborer. Mais c’était la première fois que j’en parlais ouvertement à quelqu’un. »

Cette confidence a eu pour effet de réveiller les fantômes du passé. « Tout me revenait : des images de viol, des odeurs, des goûts... Je me rappelais des moindres détails. C’était comme des vagues étouffantes. Même quand je dormais, je faisais des cauchemars. J’avais l’impression de revivre les viols 24 heures sur 24. »

C’était officiel : Marie-Ève était en dépression. Et ni la médication ni les séances de thérapie ne ­semblaient pouvoir ralentir sa descente aux enfers. « J’allais doucement vers le fond. En dépression, tu ne gères plus rien, tu ne réfléchis plus comme une personne sensée. C’est comme ça que j’ai commencé à avoir des idées suicidaires. »

La seule solution

Marie-Ève a longtemps résisté à l’idée de dénoncer son agresseur. Mais après plus de deux ans de dépression, elle a fini par se rendre à l’évidence. « J’allais tellement mal. J’en pouvais plus. J’avais plus le choix : fallait que je porte plainte. »

Le déclic s’est fait un soir qu’elle était seule à la maison. Elle a pris le téléphone et a composé le 911. « J’ai expliqué que j’avais été agressée et que je voulais porter plainte. J’ai dit que ce n’était pas la peine d’envoyer une patrouille, que ce n’était pas urgent. Mais la personne au bout du fil a dit : “Je vous envoie quelqu’un tout de suite.” Quelques minutes plus tard, deux patrouilleurs sonnaient à ma porte pour prendre ma déposition. »

Le fond du baril

Le dossier de Marie-Ève a été confié à l’enquêteuse Josianne Dufour, du Service de police de la Ville de Québec. Le 18 novembre 2016, Marie-Ève s’est présentée à la centrale pour donner sa déposition complète. L’exercice a duré plusieurs heures et elle a dû raconter toutes les agressions avec le plus de détails possible. Sur le coup, cela lui a fait du bien. Mais quelques heures plus tard, elle était couchée sur une civière à l’urgence, sa vie ne tenant qu’à un fil.

« En arrivant chez moi, je me suis versé un verre de vin. Puis, je me suis mise à broyer du noir et tout a crashé. J’ai avalé des pilules et j’ai écrit une note pour mon chum. Pour moi, tout était fini. »

Marie-Ève était semi-inconsciente depuis au moins une heure quand son conjoint est rentré du travail. Elle n’a aucun souvenir de son transport à ­l’hôpital. « Tout ce dont je me rappelle, c’est qu’à mon réveil, je regrettais de m’être manquée. »

Un séjour salutaire

Marie-Ève a été gardée en ­observation en psychiatrie pendant sept jours. Ce séjour s’est avéré ­salutaire. «Après deux jours à l’hôpital, j’allais déjà mieux. J’avais juste trop hâte de ­sortir. J’avais vraiment frappé le fond du baril et là, j’ai commencé à remonter.»

À sa sortie de l’hôpital, Marie-Ève a diminué sa prise de médicaments et elle s’est mise à voir les choses avec une nouvelle perspective. Elle a ­surtout compris que tout ce qui lui arrivait était la faute de son ­agresseur. « J’ai commencé à lui en vouloir quand j’ai commencé à aller mieux », note-t-elle.

Le 9 juin 2017, les policiers ont procédé à l’arrestation de l’oncle de Marie-Ève. Cette dernière a témoigné avec aplomb à l’enquête préliminaire, puis au procès devant la juge Johanne Roy en mars 2018. Le processus judiciaire comporte un certain niveau de stress, admet-elle. Il y a notamment le contre-interrogatoire, qui ­ressemble parfois à une séance de torture.

« Et puis, quand tu témoignes, tu as peur de te tromper. C’est niaiseux, dans le fond, parce que j’avais juste à dire ce qu’il m’a fait. »

Une nouvelle vie

Le verdict est tombé le 1er juin 2018. Trouvé coupable d’agression sexuelle, l’oncle de Marie-Ève a été condamné à 54 mois d’emprisonnement. « Après le verdict, ma mère et moi, on est allées s’acheter une bonne bouteille de ­champagne, on s’est assises au soleil et on l’a savourée. »

Dire que Marie-Ève est aujourd’hui une femme transformée serait un euphémisme. Elle rayonne et mord dans la vie avec appétit. «J’allais déjà mieux avant le procès. Mais après, c’est une nouvelle vie qui ­commençait. J’étais fière de moi, fière de l’avoir fait.»

Le 27 juin dernier, Marie-Ève Nadeau a demandé au tribunal de lever ­l’interdit de publication sur son ­identité afin de partager son expérience à visage découvert. Elle souhaite que son exemple ­encourage d’autres femmes ayant vécu la même chose qu’elle à dénoncer leur agresseur.

« Ces crapules-là ne méritent pas de vivre comme tout le monde, puis d’avoir une belle vie. Sacrez-moi donc tout ça en prison. »

Trois fidèles alliés... canins

Dans sa traversée du désert, Marie-Ève a pu compter sur le soutien de ses proches. Mais ce sont ses trois chiens qui l’ont raccrochée à la vie dans ses moments les plus creux.

« Quand tu pleures sur le divan, il y en a tout de suite un qui vient se coller sur toi. Ces trois chiens m’ont donné de l’amour épouvantable quand j’en avais vraiment besoin. Il y a bien des fois où j’ai pensé au suicide, puis je me disais : “Mes bébés, qu’est-ce qui va leur arriver ?” »

Le soir où Marie-Ève a fait sa ­tentative de suicide, un de ses chiens faisait constamment l’aller-retour entre le rez-de-chaussée et l’étage où elle gisait, semi-inconsciente. C’est lui qui a mis la puce à l’oreille de Francis, son conjoint, quand il est rentré du travail.