/news/law

Dénoncer son parrain pédophile 30 ans plus tard

Simon Dessureault | Journal de Montréal

Simon Dessureault/Journal de Montréal

Plus de 2 ans et demi après avoir dénoncé son agresseur, une dame de 38 ans se porte mieux. Sa plaie n’est pas totalement fermée, mais elle chemine « tranquillement vers la paix », confie-t-elle en entrevue au Journal. « Je veux tourner la page et je sais qu’il n’a plus aucun pouvoir sur moi », affirme Sophie Landreville, qui a finalement envoyé son agresseur en prison pour cinq ans, le 9 mai dernier.

L’enfance et l’adolescence de Sophie Landreville ont été marquées par les agressions sexuelles répétées de Jean-Claude Gravel, qui était le conjoint de sa grand-mère et aussi son parrain.

Les agressions se sont produites de 1988 à 1994, alors qu’ils étaient voisins à Saint-Jean-de-Matha, dans la région de Lanaudière.

« Je sens que j’ai été au bout des choses et que j’ai tout fait en mon pouvoir pour que mon agresseur soit réprimandé pour ce qu’il a fait », confie la victime.

30 ans de silence

Presque 30 ans après les premières agressions, Sophie Landreville, qui travaille aujourd’hui comme matelot de première classe pour la Garde côtière, a porté plainte à la police en novembre 2016, à la suite d’un geste du pédophile envers sa fille. « Il a regardé ma fille (alors âgée de 3 ans) en se léchant les babines avec ses yeux désireux. Il a osé regarder ma fille de la même façon qu’il me regardait lorsqu’il avait envie de faire des choses avec moi. »

Ne pouvant plus tenir ce lourd secret, Sophie Landreville a immédiatement quitté les lieux avec son mari et leur fille. « Sur le coup, je voulais lui sauter dessus, raconte-t-elle. Ça a tout fait brasser en dedans de moi, a ajouté Mme Landreville. Ça a tout fait remonter ce que je refoulais depuis 30 ans. »

Rebondissements interminables

Un long processus judiciaire de deux ans et demi a alors débuté. Durant cette période, l’accusé a changé d’avocat à sept reprises.

« Il a essayé de passer pour sénile et il avait tous les délais qu’il voulait, dénonce-t-elle. C’était comme s’il m’agressait encore une fois. »

Sous les conseils du Centre d’aide aux victimes d’actes criminels (CAVAC) et de son avocat, Sophie Landreville devait faire preuve de patience. Car si la Cour avait refusé à l’accusé ce qu’il demandait, il aurait pu faire appel après avoir reçu sa sentence, le 9 mai dernier.

« Ç’a m’a tellement affectée psychologiquement, je suis encore dans l’impression d’attendre une nouvelle date de procès. »

« Quand le téléphone sonne, je me demande encore si c’est le procureur qui m’appelle pour me dire que ça va encore être reporté. »

Soutien

Dans le cadre du soutien dont elle a bénéficié, Sophie Landreville n’a pas eu droit à l’indemnisation des victimes d’actes criminels (IVAC) parce qu’elle a bénéficié des services d’une psychologue privée avant de dénoncer.

Mais à partir du moment où elle a porté plainte à la police, elle dit avoir été bien outillée et bien encadrée. « On m’a aidée tout au long des procédures. C’était très bien. Le CAVAC a pris soin de moi du début à la fin. »

Les CAVAC de Joliette et de Chicoutimi l’ont effectivement suivie, puisqu’elle vit dans la région du Saguenay depuis quelques années.

Elle voit également encore des travailleuses sociales et elle profite du soutien de son conjoint depuis 20 ans.

Soulagement

Le 9 mai dernier, au palais de justice de Joliette, Sophie Landreville a poussé un énorme soupir de soulagement.

« Cinq ans de prison, ça peut paraître peu aux yeux de certains, avance celle dont la cousine a également été victime de Jean-Claude Gravel. On voulait vraiment qu’il aille en prison et qu’il soit déclaré délinquant. »

Après le verdict, le nom de Jean-Claude Gravel a été inscrit au registre des délinquants sexuels à vie.

« Je suis encore sous le choc », avoue celle qui peine à traduire les émotions qui l’habitent.

« C’était un soulagement pour moi qu’il soit déclaré coupable. Quand il va sortir de prison, il va peut-être avoir des difficultés à se trouver un appartement. Il va peut-être se faire regarder à l’épicerie », se réjouit-elle.

Méfiance envers les hommes

Sophie Landreville souligne que les procédures représentent un traumatisme en soi.

Les conséquences des abus continuent également d’impacter son quotidien.

« Il me manque des repères quand je vois mes filles grandir, parce que j’ai sauté des étapes, explique la mère de famille. Tous les hommes sont des prédateurs potentiels pour mes enfants, alors je suis ultra protectrice envers elles. »

Les répercussions se sont aussi fait ressentir dans son rapport avec les garçons à l’adolescence, une période durant laquelle elle a consommé beaucoup de cannabis, car elle avait besoin d’oublier ce qu’elle vivait

« Je me trouvais dégueulasse, se souvient-elle. Je pensais que je n’étais pas bonne pour aucun autre garçon de mon âge. Je trouvais que j’avais trop d’expérience pour eux. »

Victoire malgré tout

Sophie Landreville déplore que Jean-Claude Gravel n’ait jamais présenté ses excuses.

Ce dernier n’a effectivement jamais admis qu’il était un agresseur sexuel, car c’est le juge qui l’a déclaré coupable. « J’ai toujours ben pas fait 25 victimes, j’en ai fait deux, dont une de trop », aurait-il déclaré durant le procès.

« Il a voulu me regarder et m’enligner dans le box des accusés, mais j’ai tenu son regard et il a baissé les yeux, relate Sophie Landreville. C’est là que j’ai compris qu’il n’aura jamais plus aucun pouvoir sur moi. »

Message d’espoir

Sophie Landreville a également un message pour les victimes d’agressions sexuelles qui voudraient porter plainte.

« C’est difficile, on peut être jugé, mais il faut le faire. Ça vaut la peine parce que les agresseurs finissent par aller en prison. Le processus est long, mais il faut avoir confiance au système. »

Et l’âge de l’accusé ne doit pas non plus être une raison d’hésiter, selon elle. « Il n’y a pas d’âge pour que ce soit une peine plus souple ou plus sévère. »