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Travailleurs étrangers: Noël tous les jeudis pour des commerçants d’ici

Francis Halin | Journal de Montréal

Chantal Poirier/Journal de Montréal

Lors du jour de paie à Saint-Rémi, des autobus jaunes bondés de travailleurs agricoles étrangers débarquent dans les rues pour faire leurs courses, au grand bonheur des entreprises du coin.

« Chaque jeudi soir, il y a une vingtaine d’autobus scolaires qui se présentent au magasin ou dans le village. Ils vont à la banque, dans les commerces locaux et viennent faire leur épicerie ici. C’est comme Noël tous les jeudis durant l’été », raconte Jonathan Grieco, directeur du Super Marché Primeau et fils de Saint-Rémi, en Montérégie.

Pendant leur séjour au Québec, au moins 30 % de l’argent gagné par ces employés étrangers reste ici, selon une étude de Ferme Québec, qui s’est penchée sur la masse salariale de 104 millions $ des 7000 entrées dans la province en 2013.

« De cette somme, environ 32 M$ sont restés au Québec tandis que le reste, soit 72 M$, a été transféré vers les pays d’origine, principalement le Mexique et le Guatemala », observe Ferme Québec dans son étude d’impact économique.

Cœurs de poulet

À Saint-Rémi, on sent l’effervescence de leur passage. Au IGA, M. Grieco écoule pas moins de 500 paquets de gros muffins en une journée.

Sa rangée de produits latinos est prise d’assaut. On s’arrache aussi le Coca-Cola, la Corona et le poulet sous toutes ses formes.

« Ils aiment les produits que je ne vends pas aux Québécois tous les jours, comme les cœurs de poulet », observe celui qui voit son chiffre d’affaires bondir de 15 à 20 % l’été grâce à eux.

À quelques rues de là, les salariés sud-américains s’achètent des bottes, des habits de pluie et des gants chez Les ventes universelles CB.

« Ça double mon chiffre d’affaires », se réjouit son propriétaire Christian Boyer.

Les affaires sont bonnes aussi pour le pharmacien-propriétaire du Proxim de Saint-Rémi, Nicolas Bergeron, qui voit ses ventes augmenter d’un bon 5 %.

« Ce sont des gens qui travaillent fort physiquement, donc ils ont besoin de conseils et de produits. Ils peuvent avoir des foulures, des entorses ou des piqûres d’insectes. Ils ont aussi parfois des coups de soleil même s’ils ont la peau plus foncée », souligne-t-il.

L’espagnol avant l’anglais

À côté, au magasin Rossy, la vendeuse Gabriela Trejo, d’origine mexicaine, est fière de pouvoir prêter main-forte aux clients dans leur langue.

« Je peux aider les gens qui ne parlent ni le français ni l’anglais. Ils viennent s’acheter des vêtements pour les ramener à leurs enfants ou leur femme », explique-t-elle.

La présence des travailleurs saisonniers est telle que l’espagnol commence même à dépasser l’anglais par endroit, affirme Paul Viau, préfet de la MRC Les Jardins-de-Napierville, qui comprend Saint-Rémi.

Selon lui, à Sainte-Clotilde, à Saint-Rémi ou encore à Saint-Patrice-de-Sherrington, on parle de plus en plus en espagnol. Par exemple, à Sainte-Clotilde, les Serres Lefort reçoivent plus de 180 travailleurs par année, mentionne M. Viau. Un nombre important sachant que la population de la municipalité est de 2250 habitants.

De l’argent qui ne reste pas

Des dizaines de travailleurs latinos courent faire la file dans les institutions financières de la petite ville pour envoyer l’argent au plus vite à leur famille, tous les jeudis. Le Journal a pu assister à ce marathon.

« Si je suis ici, c’est pour transférer l’argent pour nous construire une maison, pour vivre, pour manger, pour avoir tout ce dont on a besoin », dit Luis Raymundo Piña, 67 ans.

L’an dernier, les envois de fonds d’autres pays vers le Guatemala ont augmenté de 13 %, selon la Banque Mondiale. Au total, ces transferts vers l’Amérique latine et les Caraïbes ont atteint les 88 milliards $ en 2018, d’après l’organisation.

À Saint-Rémi, les travailleurs guatémaltèques peuvent espérer gagner 10 fois plus d’argent que dans leur pays d’origine pour le même type d’emploi de journalier.

8,60 $ par jour au Guatemala

« Chez moi, je gagnerais 50 quetzals [8,60 $] par jour. On peut en gagner ici [au Québec] plus de 500 [86 $]. C’est une bonne différence », explique, sourire aux lèvres, Gerson David Aju Gomez, rencontré dans un bureau de transferts de fonds.

Dans la file, ses collègues parlent fort et se montrent l’un à l’autre leurs billets de 50 $. Ils les comptent et les recomptent devant tout le monde, comme pour savourer le fruit de leur labeur.

Près de l’église, on entre et on sort du Marché El Primo, qui est à la fois un magasin général de produit latinos et un bureau de transferts, qui aligne des dizaines de chaises pour accueillir les salariés étrangers.

Son propriétaire, Rigoberto Villela, peine à s’arrêter. Une tempête de clients s’abat sur lui. On cherche tel ou tel produit. On veut savoir comment faire pour envoyer de l’argent à sa femme et ses enfants.

« J’ai ouvert mon magasin il y a quatre ans, et les affaires vont bien. C’est saisonnier, ça marche bien l’été », dit l’homme de Châteauguay, originaire du Honduras, un pays d’Amérique centrale.

Pas du cheap labour

Le recours aux travailleurs agricoles est loin d’être du cheap labour pour les employeurs, selon l’un des dirigeants de la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante.

« Le programme des travailleurs étrangers temporaires est tellement compliqué et coûteux que ce n’est pas vrai que c’est une voie rapide vers du cheap labour », estime Simon Gaudreault, directeur principal de la recherche nationale.

Sondage à l’appui, il ajoute que plus de 57 % de ses membres au Québec ont d’abord essayé d’augmenter les salaires pour trouver leur main-d’œuvre et qu’ils ont aussi tenté à 40 % de proposer plus de flexibilité dans leurs horaires, sans succès, avant de se tourner vers cette main-d’œuvre bon marché.

« Souvent, c’est la dernière avenue pour les entreprises, le programme de travailleurs étrangers temporaires », souligne M. Gaudreault.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, poursuit-il, le recours à ces employés venus d’ailleurs est loin d’être une aubaine et coûte cher aux patrons de petite ou moyenne entreprise (voir le tableau ci-contre).

Un seul employé peut engendrer des dépenses de 3000 $, sans parler des coûts de l’étude d’impact sur le marché, des salaires et des frais de logement.

Bouée de sauvetage

Malgré les coûts et les délais trop longs de traitement des demandes, la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante n’a que de bons mots pour ces travailleurs qui portent à bras-le-corps les fermes québécoises, notamment.

« Ces immigrants-là viennent donner une bouée de sauvetage aux entreprises qui autrement ne pourraient pas continuer d’opérer et d’offrir des produits locaux », va jusqu’à dire M. Gaudreault.

Il donne l’exemple de la Ferme Jarold, à Saint-Charles-de-Bellechasse, dans Chaudière-Appalaches, qui emploie une dizaine de Mexicains pour la cueillette de fraises et de framboises et qui n’aurait pas de « paix d’esprit » sans eux.

Il cite aussi la Ferme Pittet, en Mauricie, qui serait forcée d’abandonner une partie de ses activités si elle n’avait pas ses cinq Guatémaltèques pour traire ses vaches.

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