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Le vagabond du rail traverse le pays caché à bord de trains de marchandises

Louis-Philippe Messier | Agence QMI

GEN-VAGABON-TRAIN

PHOTO COURTOISIE/Instagram de Canadianhopper

C'est lors d’une exploration du Silo no 5 pour un reportage que j'ai rencontré par hasard Jeremy, un «instagrammeur» peu banal qui passe la moitié de l’année à faire l’aller-retour entre les Maritimes et Vancouver en s'embarquant clandestinement à bord de trains de marchandises.

Ce jeune trentenaire, qui se fait appeler Canadianhopper sur les réseaux sociaux, est l’un des rares citoyens du Canada à avoir adopté la devise «d’un océan à l’autre» comme mode de vie.

Le voyage clandestin, ou trainhopping, est illégal; Jeremy préfère donc taire son nom de famille. Si cette façon de se déplacer évoque Jack Kerouac et semble romanesque, dans la réalité elle n'est pas une sinécure.

À ma deuxième rencontre avec lui l’an dernier, près du parc Jeanne-Mance, Jeremy venait de coucher dehors pendant une tempête printanière. «Je me suis réveillé avec un pouce de neige sur moi!» m'a-t-il dit en riant.

Son repaire à Lachine

À Montréal, Jeremy a son repaire dans un boisé près de la gare de triage de l’arrondissement de Lachine. «Il y a deux arbres à la bonne distance, j’y accroche mon hamac. Dans mon sac de couchage juché dans le filet et sous une bâche imperméable, ça ne dérange pas s’il fait froid.»

Côté gastronomie, il trimballe un petit réchaud au butane et mange ses raviolis en conserve à même la boîte. «Lachine est vraiment l’idéal pour les vagabonds du rail parce qu’il y a un dépanneur, un casse-croûte, une buanderie, etc.» Lors de l'entrevue, il a laissé son sac de voyage de plus de 50 livres en consigne au terminus de Lachine avant de me rejoindre sur le Plateau.

Originaire de Kelowna, en Colombie-Britannique, Jeremy, lorsqu'il était adolescent, s’aventurait seul en motocross dans la nature pour dormir à la belle étoile au milieu de nulle part.

«À 19 ans, je me suis retrouvé à la rue, avec un problème de dépendance, et j’ai touché le fond du baril, mais cette expérience m’a appris à ne pas paniquer avec l’argent parce que j’ai découvert qu’il y a toujours un gîte disponible, que si tu as faim et que tu n’as pas un sou, il y a toujours une soupe populaire.»

Soudeur certifié depuis plusieurs années, Jeremy exerce ce métier quelques mois par années. Le reste du temps, il voyage.

«Mes compétences de vagabond viennent autant de ce côté boy-scout qui aime la nature sauvage que de mon expérience de survie dans la rue.»

Toutes mes tentatives de rencontrer Jeremy à nouveau cet été ont échoué, mais je prenais fréquemment de ses nouvelles par messages Instagram. Mercredi, à partir de Winnipeg, Jeremy m’informait qu’il allait passer l’hiver dans la région de Toronto, où il a postulé pour plusieurs postes de soudeur.

«J’ai pas mal vu tout le Canada à partir des rails, alors j’ai pas mal fait le tour.»

Son vagabondage, qui cumule jusqu'à maintenant plus de 40 000 km, tirerait donc à sa fin. «Peut-être encore un été ou deux», dit-il. «Je ferai peut-être ça en Europe, un jour.»

Des conducteurs de locomotive et des ouvriers du Canadien National et du Canadien Pacifique comptent parmi ses abonnés Instagram, selon lui. «Au départ, je suis un amoureux des rails et des trains, c’est ce qui m’a donné envie de faire ce que je fais, alors je pense que ça se sent.»

Une des raisons pour lesquelles Jeremy préfère cacher son identité, c’est d'ailleurs qu’il aimerait bien un jour travailler pour le CN ou le CP. Après tout, c’est un soudeur.

Note: en plus d'être illégal, ce type de voyage comporte également beaucoup de risques; une mauvaise manoeuvre peut entraîner des blessures graves ou la mort. Bien que les photos soient impressionnantes, personne ne devrait monter à bord d'un train de marchandises sauf les employés autorisés.