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Des policiers mitraillés par le criminel Jacques Mesrine

Alex Drouin - Le Journal de Montréal

 - Agence QMI

Les deux policiers mitraillés par Jacques Mesrine et un comparse pendant une spectaculaire cavale au Québec il y a près de 50 ans n’en reviennent toujours pas de s’en être tirés indemnes.

« Je me considère chanceux d’être encore en vie, car Mesrine n’a pas raté beaucoup de monde dans sa carrière criminelle », lance le policier à la retraite Jean-Paul Viau.

Il y a 47 ans aujourd’hui, les jeunes agents Jean-Paul Viau et Serge Morin ont été impliqués dans une fusillade avec celui que l’on surnommait « L’ennemi public numéro 1 », le criminel français Jacques Mesrine et son complice québécois d’évasion, Jean-Paul Mercier.

Le duo s’était évadé du pénitencier lavallois Saint-Vincent-de-Paul le 21 août 1972 avec quatre autres prisonniers. Mesrine y purgeait une peine de 10 ans pour l’enlèvement d’un milliardaire, à Laval, tandis que Mercier s’y trouvait pour une peine de 14 ans pour une série de vols et une tentative de meurtre.

Les deux hommes de loi, qui ont pris leur retraite il y a plus de 20 ans, se sont confiés au Journal pour la première fois depuis les événements, sur les deux minutes les plus longues de leur vie le 3 septembre 1972.

Voiture louche

Ce matin-là, les agents Viau et Morin, âgés respectivement de 29 et 26 ans, embarquent dans l’autopatrouille 10-1 aux couleurs noir et blanc de la police de Laval pour commencer leur journée.

Plutôt que de patrouiller dans leur secteur de Viau, dans l’est de Laval, ils sont envoyés près du pénitencier Saint-Vincent-de-Paul puisqu’une fête familiale pour les prisonniers bat son plein.

Vers 13 h 30, deux gardiens du pénitencier leur signalent qu’une voiture Dodge de couleur brune plutôt suspecte se trouve à environ 150 mètres d’eux.

Foulard suspect

« La voiture nous semblait très banale, mais elle avait un foulard accroché à son antenne, se souvient Serge Morin, rencontré à son domicile de Terrebonne. Je me suis dit que ce n’était pas normal et que c’était peut-être un signal pour des détenus. »

Son instinct ne l’avait pas trompé.

Dès que les deux policiers se sont dirigés vers la voiture en question, cette dernière a accéléré.

« Plus on se rapprochait, plus le conducteur augmentait sa vitesse », raconte Jean-Paul Viau qui était au volant de la voiture de patrouille.

S’en est suivi une poursuite d’environ une minute sur la Montée Saint-François. Puis, la Dodge s’est arrêtée abruptement sur le côté de la route.

Les minutes qui suivent sont dignes d’un film d’action hollywoodien.

acques Mesrine, qui se trouve à l’arrière du véhicule, ouvre la portière, pose un genou au sol et ouvre le feu en direction des deux policiers avec son arme semi-automatique.

Des dizaines de balles fusent de partout. Certaines traversent le pare-brise de l’auto de police qui roule toujours en direction des malfrats. Les deux policiers ont le réflexe salvateur de se pencher, ce qui leur évite d’être criblés de balles.

Jean-Paul Viau freine alors, mais la voiture ne peut s’immobiliser puisqu’elle roule à un peu plus de 90 km/h. Elle termine sa trajectoire dans le fossé.

« J’entends encore les balles siffler comme dans les films de cowboys », illustre l’ex-policier Viau.

Mercier, qui était resté au volant de la voiture, rejoint alors Mesrine.

Ils sont soudainement deux à mitrailler les agents avec leur M1 semi-automatique.

« J’ai eu peur de mourir », admet Serge Morin, qui avait ouvert la portière qu’il utilisait comme bouclier.

Derrière l’auto

« Là, j’ai crié [à Jean-Paul Viau] : “Débarque ! Débarque !” »

Toujours accroupis dans leur Plymouth, les deux policiers réussissent tant bien que mal à s’extirper du côté conducteur pendant que les vitres du côté et de derrière éclatent sous les impacts des balles.

Serge Morin se cache derrière l’autopatrouille pendant que son coéquipier se faufile quelques mètres plus loin pour se mettre à l’abri.

Leur pistolet de service à la main, les deux policiers décident de ne pas tirer en direction de Mesrine et de Mercier pour ne pas se faire repérer.

« Si je sortais ma tête pour viser, ils allaient me tuer », soutient Serge Morin.

« Je me disais que je n’avais aucune chance de les pogner avec mon .38. C’est pas conçu pour atteindre des personnes qui sont si loin », explique quant à lui M. Viau.

Seuls et pris en souricière, les agents Viau et Morin pensent qu’ils sont condamnés à une mort certaine, alors que Mesrine et Mercier continuent d’avancer en déchargeant sur eux leurs armes d’assaut.

Sauvés par les gardiens

Heureusement, les gardiens du pénitencier qui, du sommet de l’une des tours, surveillaient les environs, entendent les tirs et se portent à leur secours.

L’un d’eux se sert de son .303 (un type de carabine) et tente d’atteindre les bandits qui souhaitaient libérer d’autres détenus.

Deux autres gardiens, armés de leur calibre .12, essayent aussi d’abattre les deux forcenés.

Ces derniers retournent à leur voiture et roulent quelques mètres malgré des crevaisons. Une complice, vraisemblablement la copine de Mercier selon des médias de l’époque, les attendait dans un second véhicule pour prendre la fuite.

Des cartouches partout

Après avoir pris quelques minutes pour se remettre de leurs émotions, Jean-Paul Viau et Serge Morin regardent la cinquantaine de cartouches de balles qui les entourent et qui leur rappellent qu’ils auraient vraiment pu y passer.

« Ce fut la première et la dernière fois que j’ai eu peur de mourir », souffle Serge Morin.

Si les deux policiers ont survécu, c’est grâce aux gardes, envers lesquels ils seront éternellement reconnaissants.

« C’est ce qui nous a sauvé la vie », lance sans hésiter Serge Morin.

Les deux policiers impliqués dans la fusillade avec Jacques Mesrine sont encore amers de ne pas avoir été informés de la tentative d’évasion avant d’être envoyés sur l’affectation qui aurait pu leur coûter la vie.

« Mon supérieur m’a dit que ses patrons avaient reçu de l’information qu’une tentative d’évasion se préparait au pénitencier et que c’était pour cette raison qu’on nous avait envoyés là-bas », raconte Serge Morin, visiblement encore irrité.

« Un seul véhicule patrouille n’était pas suffisant et ils auraient dû partager cette information », a-t-il maugréé malgré les quatre décennies qui sont passées.

« Je pense encore et je vais toujours le penser, on aurait dû en savoir plus cette journée-là », déplore Jean-Paul Viau.

Ayant croisé la folie meurtrière de Jacques Mesrine au début des années 1970, les deux policiers à la retraite n’apprécient pas que ce criminel ait l’air d’un « gentil bandit » dans les différents films qui ont été réalisés sur lui.

D’ailleurs, Mesrine – L’instinct de mort mettant en vedette Vincent Cassel dans le rôle de L’ennemi public numéro un sorti en 2008 se termine avec une spectaculaire tentative d’évasion au pénitencier Saint-Vincent-de-Paul montrant quelques policiers et détenus se faire tuer.

Une réalité qui a été bien différente en écoutant le récit des deux septuagénaires.

Jacques Mesrine

L’un des criminels les plus célèbres des années 1970. Sa mort fait encore jaser 40 ans plus tard. Il a été tué le 2 novembre 1979, à Paris, lors d’une opération policière. Il était au volant de sa BMW avec sa copine Sylvia Jeanjacquot qui a été blessée à l’œil. Les forces de l’ordre tentaient depuis un bon moment d’attraper Mesrine, qui avait la réputation d’avoir la gâchette facile et qui était un criminel recherché pour ses nombreux crimes. À bord d’un camion, les policiers ont suivi sa voiture pour finalement se positionner devant son véhicule. Selon un des policiers ayant contribué à cette opération, ils auraient demandé à Mesrine de se rendre et ce dernier aurait tenté de prendre quelque chose dans la sacoche de sa copine. C’est à ce moment qu’ils ont ouvert le feu. En 2006, la justice a confirmé que les policiers avaient agi en état de légitime défense. Jacques Mesrine avait 42 ans.

Jean-Paul Mercier

Jean-Paul Mercier était un bandit bien connu du milieu policier québécois avant de rencontrer Mesrine. Il est aussi mort sous les balles des policiers. Mercier venait de braquer une banque de la rue Jean-Talon, à Montréal, le 31 octobre 1974, avec deux complices, lorsque des policiers attendaient le trio à sa sortie. Une fusillade a éclaté et l’un de ses complices a été abattu. Mercier a fui les lieux en voiture, mais a heurté un autre véhicule dans sa fuite. L’homme de 30 ans a été abattu d’une balle à la tête par les policiers, alors qu’il tentait de s’enfuir à pied.

Comme dans un film...

12 janvier 1969

Jacques Mesrine enlève le milliardaire Georges Deslauriers avec sa copine Jeanne Schneider afin de demander une rançon, mais il réussit à s’échapper.

30 juin 1969

Le corps d’Évelyne LeBouthillier est découvert dans un motel à Percé, en Gaspésie. La femme de 58 ans aurait été étranglée par Jacques Mesrine.

Juillet 1969

Le duo Mesrine-Schneider est capturé en Arkansas, aux États-Unis, et au Québec afin de faire face à la justice pour l’enlèvement du milliardaire et de la mort de la Gaspésienne.

18 janvier 1971

Début du procès de Mesrine-Schneider pour le meurtre d’Éveline LeBouthillier. Le couple est acquitté trois semaines plus tard, faute de preuves.

Mars 1971

Jean-Paul Mercier est condamné pour une série de vols et est détenu au pénitencier à Saint-Anne-des-Plaines, mais s’évade. Il est trouvé et envoyé quelques jours plus tard à celui de Saint-Vincent-de-Paul.

21 août 1972

Jacques Mesrine — alors emprisonné pour un autre enlèvement — et Jean-Paul Mercier s’évadent du pénitencier grâce à des outils que Mesrine avait ramassés. Quatre autres prisonniers se sont également sauvés en même temps.

25 août 1972

Le duo braque deux banques, l’une à Saint-Bernard de Dorchester et l’autre à Saint-Narcisse de Lotbinière pour financer leur cavale.

3 septembre 1972

Mesrine et Mercier rôdent autour du pénitencier Saint-Vincent-de-Paul dans l’intention de libérer des détenus. Ils sont pris en chasse par Jean-Paul Viau et Serge Morin, qui patrouillaient dans le secteur. Ils ouvrent le feu sur les policiers.

10 septembre 1972

Le duo d’évadés tue deux gardes-chasses à Saint-Louis-de-Blandford, au Centre-du-Québec, de plusieurs coups de feu.