/regional/quebec/quebec

D’employé étranger à fermier

Martin Lavoie | Journal de Québec

La copropriétaire de la ferme l’Arc-en-Ciel du Paradis, à Cap-Santé, Sandra Paradis, au centre, sa mère Marielle Paradis, son conjoint Delfino Tellez Jimenez et leurs trois filles, Flor, 4 ans, Leticia, 2 ans, et Dulce, 6 ans. Le 4e enfant est prévu pour le 2 janvier.

Gracieuseté

La copropriétaire de la ferme l’Arc-en-Ciel du Paradis, à Cap-Santé, Sandra Paradis, au centre, sa mère Marielle Paradis, son conjoint Delfino Tellez Jimenez et leurs trois filles, Flor, 4 ans, Leticia, 2 ans, et Dulce, 6 ans. Le 4e enfant est prévu pour le 2 janvier.

Comme bien d’autres de ses compatriotes mexicains, Delfino Tellez Jimenez est un jour débarqué sur l’île d’Orléans pour y travailler sur une ferme maraîchère. Il s’est finalement enraciné au Québec après y avoir trouvé une conjointe avec qui il a fondé une famille et une exploitation agricole.

« On m’a un jour montré un document sur lequel on disait qu’on cherchait des travailleurs au Canada. Je posais des briques de 7 heures le matin à 7 heures le soir pour 150 pesos par jour (moins de 4 $ au taux de change actuel) », raconte celui qui faisait vivre sa femme et leurs quatre enfants.

Permis de travail temporaire en poche, M. Tellez Jimenez est arrivé au Québec en 2004. « À 6,75 $ de l’heure, c’était le paradis par rapport au peso mexicain ! On travaillait huit mois ici et on sortait riche », s’exclame-t-il encore aujourd’hui.

Mais les huit mois passés au Québec ont des conséquences fâcheuses pour le couple qui, rapidement, se sépare.

Delfino Tellez Jimenez est revenu en 2005, puis en 2006, où sa vie a pris un nouveau tournant.

« Je venais de terminer mon cours en gestion d’entreprises agricoles à l’Institut de technologie agroalimentaire (ITA) de La Pocatière. Je voulais un travail pour l’été afin d’apprendre avant de m’acheter une ferme », explique Sandra Paradis.

Elle se retrouve donc sur la Ferme Maurice et Philippe Vaillancourt, à Saint-Laurent-de-l’Île-d’Orléans, où Delfino Tellez Jimenez travaille.

« Au début, il ne parlait qu’espagnol. J’avais eu des cours au secondaire, mais je n’avais jamais vraiment parlé la langue. Mais comme je m’occupais de 30 ou 40 travailleurs étrangers, je me suis débrouillée », se rappelle Mme Paradis.

Les étapes

Malgré le coup de foudre, M. Tellez Jimenez a dû retourner au Mexique à la fin de sa période de travail. Il a passé l’hiver suivant ici. « Je voulais voir si je pouvais supporter le froid », dit-il.

Le couple se marie en 2008. Les deux plus vieux garçons de M. Tellez Jimenez, âgés alors de 15 et 16 ans, viennent les rejoindre à l’île d’Orléans, chez les parents de Mme Paradis.

« Ça nous a permis d’économiser !, lance-t-elle en riant. Mes parents nous ont toujours aidés. Ils rêvaient aussi d’avoir une ferme. »

« J’ai eu des questions au début sur notre relation. Pas du fait qu’il était mexicain. Mais parce qu’il avait déjà des enfants et qu’il était un peu plus vieux que moi. Mes parents sont très ouverts. »

« Je n’ai jamais pensé pouvoir trouver des personnes comme ça. Ils m’ont ouvert les bras, les portes de leur maison, à moi et à deux de mes enfants », ajoute M. Tellez Jimenez, résident permanent depuis 2010.

Le rêve réalisé

Leur projet prend forme à Cap-Santé où l’Arc-en-Ciel du Paradis voit le jour en 2010. « On a vu des fermes à l’île d’Orléans à 500 000 et 1 million $. C’était trop cher pour nous. Je ne connaissais pas du tout la région de Portneuf avant, mais le rapport qualité/prix y était vraiment meilleur », rappelle Mme Paradis.

Aujourd’hui, le troisième fils de la première union de M. Jimenez est embauché sur la ferme en tant que travailleur étranger temporaire, lui qui a aussi une femme et des enfants au Mexique.

Les deux plus vieux de M. Jimenez sont installés à Québec où ils travaillent. « Ils parlent très bien français. Ils nous aident encore la fin de semaine sur la ferme. On leur passe une pioche ! », dit en rigolant Mme Paradis.

Des débuts tout sauf faciles

Sandra Paradis et son conjoint ont littéralement travaillé la terre à la main pour faire de leur ferme ce qu’elle est aujourd’hui.

« La terre était plantée en épinettes et en sapins. On s’est débarrassé de 18 000 petits plants. Il y avait des champs sans irrigation qu’on appelait la piscine à vagues. C’était moins cher que les fermes à l’île, mais il y a eu beaucoup d’ouvrage ! Sans mes parents, on n’y serait pas arrivé », dit celle dont le père a commencé par tendre des cordes pour créer des rangs droits.

« Le tracteur ne fonctionnait pas (il a rendu l’âme au bout d’une semaine !), le semoir non plus. On a fini par planter le maïs à la main », se remémore M. Tellez-Jimenez, qui a semé avec son beau-père 25 000 grains de maïs ce printemps-là.

L’apprentissage

« La première année, on a planté deux ou trois fois plus que ce qu’on a pu vendre, poursuit-il. On a vendu 1000 poireaux sur les 5000 plantés ! On apprend de nos erreurs. »

« Au début une affiche invitait les clients à klaxonner et quelqu’un descendait du champ pour leur répondre. On courait les campings et on avait un kiosque sur la route 138. On essayait de vendre comme on pouvait. Mais c’est devenu compliqué pour la main-d’œuvre. Depuis deux ans nous ne vendons qu’à la ferme et au marché de Deschambault en plus de proposer l’autocueillette », précise Mme Paradis.

Heureusement, l’expérimentation conduit aussi à des découvertes. « Une année, il nous est resté beaucoup de carottes et de betteraves. On a ouvert ces légumes à l’autocueillette et ça a pogné. On veut développer ce côté encore davantage », dit-elle.

Contrairement à la plupart des entreprises de ce secteur, l’Arc-en-ciel du Paradis produit autant des petits fruits que des légumes.

À dimension humaine

Outre la famille, l’entreprise emploie aujourd’hui deux salariés à temps plein, incluant le fils de M. Tellez Jimenez, et des cueilleurs payés au rendement. « On veut demeurer à une échelle familiale et que les clients nous connaissent », insiste la copropriétaire.

Son père, Pierre, qui avait été entrepreneur en menuiserie, a bénévolement retapé la grange en 2015. « On nous avait conseillé de la détruire pour la reconstruire et que ça allait coûter moins cher, mais on voulait garder le côté champêtre », insiste-t-elle.

Elle reconnaît que des moments de découragement il y en a eu. « Mon père était bon pour nous motiver. »

La famille a traversé une dure épreuve lors du décès prématuré de M. Paradis en avril dernier. Elle s’agrandira à nouveau avec bientôt l’arrivée du quatrième enfant du couple Paradis-Tellez Jimenez.