/regional/montreal/montreal

Des vies chamboulées par un important chantier

Cédérick Caron | Le Journal de Montréal

Une mère de Deux-Montagnes a préféré déraciner toute sa famille plutôt que de continuer à subir les problèmes causés par le chantier du Réseau express métropolitain sur la plus importante ligne de train de banlieue.

«On nous a mis devant un choix injuste. On nous a pris en otage», se plaint Vicky Fortin qui a vendu sa maison des 11 dernières années située à côté de la gare de Deux-Montagnes, avant de prendre le chemin de Sainte-Thérèse avec son conjoint et leurs trois enfants pour utiliser la ligne de train Saint-Jérôme.

Depuis juillet 2018, le chantier du Réseau express métropolitain (REM), qui est à la source d’annulations de départ et de modifications d’horaire, en plus d’être en partie responsable de retards, fait rager les clients de la ligne de train de banlieue de Deux-Montagnes.

Et c’est loin d’être terminé. Dès janvier, la ligne la plus utilisée du Grand Montréal sera amputée de quatre gares et ne se rendra plus au centre-ville. Exaspérés, des résidents du coin déménagent ou changent d’emplois.

Une preuve que les clients délaissent la ligne : Exo, qui offre le service de train, a remarqué une baisse d’achalandage de 11% entre septembre 2018 et juillet 2019.

Mobilité Montréal doit annoncer ce matin des solutions supplémentaires à celles présentées l’hiver dernier, qui ont été jugées comme n’étant pas suffisamment concrètes et efficaces par les clients. La principale solution proposait un transfert par un autobus jusqu’au métro, allongeant le trajet de 30 à 40 minutes. De plus, la station de métro Côte-Vertu où étaient dirigés les clients doit fermer tout l’été 2020 pour des travaux.

Vies perturbées

«Nous avons été pendant un an ou deux ans dans l’incertitude. On se faisait dire que ce ne serait pas si pire, mais rien ne se faisait. Quand ils ont annoncé les mesures d’atténuation l’hiver dernier, on a vu que ça n’avait pas de bon sens», raconte Mme Fortin qui travaille au Centre universitaire de santé McGill.

À l’été 2018, quand les problèmes de retard répétitif ont débuté et que des départs ont été annulés, Mme Fortin a eu un aperçu de ce à quoi pourrait ressembler son quotidien dans un avenir rapproché.

«C’est un service que j’aimais. Mais quand ça s’est mis à mal tourner... Plus ça allait et plus c’était désagréable. Les journées étaient plus longues. Il y avait plus de fatigue, plus de stress pour moi et mon conjoint, qui devenait le seul sur qui on pouvait compter pour aller chercher les enfants», se souvient-elle.

«On n’a pas pensé aux utilisateurs une seule minute dans tout ça, déplore Mme Fortin. C’était impossible de bien planifier nos vies.»

Choix déchirants

Elle regrette que ses enfants de 5, 8 et 10 ans aient eu à subir les impacts du chantier du REM, dont un des plus importants a été le changement d’école pour la rentrée qui vient de commencer.

Déménagée depuis un mois, elle s’ennuie aussi déjà de son ancien milieu de vie qui lui permettait de « tout faire à pied », comme marcher jusqu’à la gare. À Sainte-Thérèse, elle doit maintenant prendre sa voiture pour se rendre au train.

La transaction immobilière semble aussi encore lui trotter en tête. « C’est certain que ce n’était pas un bon move financier de vendre au printemps dernier. En plus, la maison va prendre de la valeur avec l’ouverture du REM. C’était un choix déchirant, mais on était rendus là », explique Mme Fortin.


► Chantier du REM sur la ligne Deux-Montagnes

Juin 2018

L’annulation des départs de fins de semaine, le réaménagement des horaires et les retards sont venus miner la confiance des clients.

Janvier 2020

Le train qui part de Deux-Montagnes et qui traverse Laval ne se rendra plus au centre-ville. Il terminera son trajet à la gare Bois-Franc dans l’arrondissement Saint-Laurent.

2022

Le tronçon mentionné ci-haut sera complètement fermé, et ce, pour deux ans.

2024

La ligne Deux-Montagnes du REM vers le centre-ville de Montréal doit ouvrir. Le système de métro léger sur rails doit offrir des passages plus fréquents que le train, et ce, 20 heures par jour.

Un nouvel emploi et un retour chez maman

Changer d’emploi et retourner vivre chez sa mère dans sa région natale de l’Outaouais en raison du chantier du train de la Caisse de dépôt, Julie Léveillé était loin de se douter que cela se produirait un peu plus d’un an après l’achat d’un condo à Deux-Montagnes.

Formatrice en bureautique dans un bureau d’avocats du centre-ville, elle louait un appartement à Montréal avant de se laisser convaincre par des collègues d’acheter un condo près de la gare Grand-Moulin à Deux-Montagnes, il y a un an et demi.

Située sur la rive du lac des Deux-Montagnes, la femme de la campagne y retrouvait un peu sa quiétude d’antan. Celle qui vit seule depuis que son fils a quitté le nid familial n’avait qu’à sortir de chez elle pour embarquer dans son kayak.

Problème de train

La quiétude de Mme Léveillé a rapidement été troublée. Deux mois après son offre d’achat, le chantier du Réseau express métropolitain (REM) et ses impacts ont été dévoilés. « Dans toute ma naïveté, je me disais qu’ils allaient proposer des mesures qui ont du bon sens. Mais non. »

Je me retrouvais avec une alternative qui me prendrait 1 h 40 [au lieu de 1 h] de voyagement dans les meilleures conditions, explique Mme Léveillé.

«J’aimais le train. J’adorais mon travail. Mais je me retrouvais devant deux choix. Je louais mon condo et je me reprenais un appartement à Montréal ou je changeais d’emploi», poursuit-elle..

Elle a finalement vu la publication d’une amie sur les réseaux sociaux qui indiquait que des enseignants d’anglais étaient recherchés dans la région de la Petite Nation en Outaouais.

Depuis la rentrée, elle enseigne dans la ville de Saint-André-Avellin située à 20 minutes de route de la résidence de sa mère où elle a emménagé. Elle a trouvé un locataire pour son condo.

«Finalement, ça se termine quand même plutôt bien pour moi, contrairement à beaucoup de personnes avec lesquelles je prenais le train», conclut Mme Léveillé.

Se tourner vers l’automobile et le métro

Abandonner le train en raison des problèmes récurrents du train de Deux-Montagnes depuis juin 2018 qui sont venus miner sa qualité de vie, c’est ce qu’a fait une mère de famille qui travaille à l’Hôpital Sainte-Justine à Montréal.

«Je prenais le train pour son côté facile, mais c’était rendu qu’il y avait trop de retard. Je suis déjà restée coincée pendant une heure à la gare Bois-Franc, raconte Audrey Simon qui utilisait ce moyen de transport depuis sept ans à Deux-Montagnes. Ça m’est arrivé souvent de prendre le métro jusqu’à Laval et de demander à mon frère de venir me chercher parce que rien ne bougeait avec le train.»

Les enfants de 3 et 6 ans de celle qui habite à Saint-Eustache ont aussi subi les impacts du chantier du REM avec les retards de leur mère. «Heureusement que j’avais une garderie en milieu familial qui était compréhensive», explique Mme Simon.

Des pions

«J’ai l’impression d’être un pion. Avec la diminution du service, ils n’ont jamais pris en considération la qualité de vie des gens», se plaint Mme Simon.

Depuis le mois de mars dernier, elle utilise sa voiture pour se rendre jusqu’à la station de métro de la Concorde à Laval.

«Je loue un espace de stationnement [chez un particulier près de la station] parce que tous les stationnements de métro sont pleins à partir de 6 h à Laval. Au terminus Montmorency, il y a un an et demi d’attente pour obtenir une passe mensuelle, c’est fou», déplore-t-elle.

La pointe de l’iceberg selon Trajectoire Québec

Selon Trajectoire Québec, les témoignages, recueillis par Le Journal, de vies chamboulées par le chantier sur la ligne de train Deux-Montagnes ne sont qu’une infime partie de la réalité.

L’organisme qui défend les droits des usagers du transport collectif a lui aussi recueilli des témoignages, mais ce ne serait que «la pointe de l’iceberg», selon son président François Pépin qui précise que la page Facebook Mouvement/Rally Train Deux-Montagnes regorge de ce type d’histoire. Et encore, ce ne sont que les histoires de ceux et celles qui se dévoilent sur les réseaux sociaux.

«Nous avons une membre qui travaillait en communication au centre-ville, qui gagnait très bien sa vie et qui a quitté son emploi, après en avoir trouvé un autre dans le même domaine à moindre salaire à Laval», relate M. Pépin.

Des solutions tardives

Sans connaître les solutions aux impacts du chantier du Réseau express métropolitain (REM) qui doivent être présentées aujourd’hui, M. Pépin estime qu’elles auraient dû être présentées plus tôt.

«Ils se sont réveillés un peu tard. Ils ont organisé un colloque pour trouver des solutions alternatives l’automne dernier après qu’on a contacté les directeurs de la Caisse de dépôt [propriétaire du REM] et de l’Autorité régionale de transport métropolitain (ARTM) pour savoir s’ils travaillaient sur quelque chose. On leur avait demandé de présenter leur solution avant le mois de mars pour laisser le temps aux gens de s’organiser», relate M. Pépin.

Un plan général de solutions a été présenté le 28 février dernier. «Ce n’était pas suffisamment précis. Les gens demandaient un plan clair», poursuit-il.

«C’est l’inverse de la logique. Le transport collectif doit être au service des gens, et non le contraire», conclut le président de Trajectoire Québec.

Une entreprise profite des déboires du train

Une entreprise de Saint-Eustache a profité des problèmes du train de la ligne Deux-Montagnes pour recruter des passagers exaspérés susceptibles de venir travailler à leurs locaux situés tout près de la gare. Une proposition alléchante qui leur évite de se rendre au centre-ville.

«Un matin, à la fin octobre ou début novembre, on s’est présenté à la gare de Deux-Montagnes avec 1000 muffins et des dépliants de notre journée porte ouverte [vers 5 h 30], explique la conseillère en acquisition de talent de Bain Magique, Geneviève Bouchard. On leur disait: “Si vous travailliez chez nous, vous seriez encore au lit à l’heure qu’il est.”»

L’opération a porté ses fruits. La journée de recrutement de l’entreprise située à 10 minutes de la gare a accueilli de nombreux curieux.

À refaire

«En ce moment, nous sommes beaucoup d’employés ici qui travaillaient au centre-ville avant. [...] Pour cette opération-là, nous savons que nous avons embauché deux personnes qui ont quitté le centre-ville», précise Mme Bouchard.

L’exercice semble avoir si bien fonctionné que l’entreprise souhaite refaire l’expérience cet automne.

En plus de la gare de Deux-Montagnes, elle pense aussi se rendre du côté de gares de la ligne de train de Saint-Jérôme.

Selon plusieurs clients du train, d’autres entreprises ont aussi distribué des dépliants pour recruter du personnel dans la dernière année.