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La guerre des valeurs est relancée

Emmanuelle Latraverse | TVA Nouvelles

Les intentions de vote semblent gelées depuis 22 jours. Or face à l’électorat volatil du Québec, le «Face-à-Face» a réussi à donner un électrochoc aux campagnes des différents chefs. Le vainqueur a surtout réussi à sceller une question de l’urne en vue du vote du 21 octobre.

Bilan, donc des gagnants et du grand perdant.

Justin Trudeau, un pari gagné : A-

Les libéraux craignaient que cette campagne ne se transforme en référendum sur Justin Trudeau. Ils préféraient une guerre des valeurs. Mercredi soir, le chef libéral a remporté ce pari haut la main.

Bien que Justin Trudeau ait bénéficié de l’aide des autres chefs, il est celui qui a le plus bénéficié de l’affrontement contre Andrew Scheer sur la question de l’avortement. En allant jusqu’à demander à son rival conservateur s’il croyait que son épouse ou ses filles avaient devaient bénéficier du libre choix, il a réussi à alimenter les doutes quant à la crédibilité d’Andrew Scheer sur la question.

Combatif, affichant une maîtrise de ses dossiers, il a contré l’impression de dilettante qui lui colle à la peau.

Justin Trudeau, premier ministre sortant au bilan plus que mitigé, a réussi à transformer son adversaire conservateur en paratonnerre.

Piètre progrès dans la lutte contre les changements climatiques ? Il a reconnu ses lacunes avant de lancer une charge à fond de train contre les alliés provinciaux du chef conservateur.

Scandale SNC-Lavalin ? Il a réussi à détourner le débat sur la création d’emplois et l’importance de la renégociation de l’ALENA.

En deux heures, Justin Trudeau a évité le référendum redouté sur lacunes, et replacé la guerre des valeurs dans un contexte bien québécois.

Yves-François Blanchet, la pertinence du Bloc affirmée : B+

Yves-François Blanchet a certainement donné le ton en ouverture en offrant une position claire et sans équivoque sur l’avortement. Un député bloquiste qui tenterait d’ouvrir le débat serait chassé du caucus.

Il a ainsi pris les commandes du débat, imposé son rythme et son ton. Sa discipline a permis d’éviter bien des scènes de crêpage de chignon.

De la laïcité aux intrusions du fédéral dans les champs de compétences des provinces, en passant par l’opposition québécoise à tout projet d’oléoduc, le chef du Bloc québécois a démontré une maîtrise absolue de ses dossiers, sans laisser ses adversaires semer de réels doutes sur la crédibilité de son programme.

Il a ainsi réussi à se libérer de l’impression d’opportunisme face au nationalisme de François Legault et livré un vibrant plaidoyer quant à la pertinence du Bloc québécois sur la scène fédérale. Les échanges sur la taxation des GAFAs furent particulièrement efficaces à ce chapitre.

N’empêche, à l’issue du débat, on pourrait le rebaptiser Professeur Blanchet.

Son ton professoral et sa mauvaise habitude de se lancer dans une lourde thèse de doctorat sur chaque enjeu, font en sorte que par moments il était difficile à suivre. Disons qu’il était facile de décrocher et attendre la prochaine question.

Jagmeet Singh, se battre jusqu’au bout : B-

Les attentes étaient si basses que Jagmeet Singh allait inévitablement avoir un rôle secondaire. Et pourtant, rarement a-t-on vu un chef aussi bien tirer profit d’une position de faiblesse.

D’entrée de jeu, il a fait la preuve que son turban n’est pas un obstacle à son adhésion aux valeurs de bien des Québécois. Droit à l’avortement, mariage gai, aide médicale à mourir, le chef du NPD a fait la démonstration qu’il est aux premières loges de la lutte pour les valeurs progressistes.

Du fédéralisme asymétrique à l’importance d’assurer l’intégration des immigrants en passant par Roch Voisine, il a démontré une connaissance du Québec que la plupart des électeurs ignoraient. Ceux-ci auront découvert un chef sympathique, clair, engagé qui a certainement dépassé les attentes.

Bien que parfois en retrait, il a su tirer profit des affrontements pour marquer des points, que ce soit lors des attaques contre Andrew Scheer sur l’avortement, ou bien contre Yves-François Blanchet sur les affrontements privilégiés par le Bloc québécois.

Surtout, il a mené avec une main de maître, la fronde contre le bilan environnemental de Justin Trudeau. Un enjeu crucial pour l’électorat qu’il courtise.

Andrew Scheer, un rendez-vous manqué : C

Le chef conservateur avait un mandat prioritaire mercredi soir: rassurer l’électorat québécois.

Or il a été totalement pris au dépourvu par le débat sur l’avortement. Celui-ci était pourtant prévisible. C’était écrit dans le ciel que ses adversaires lui demanderaient sa position personnelle sur la question. Il s’est retranché derrière ses lignes de presse voulant qu’un gouvernement conservateur ne rouvrirait pas la question, sans jamais réconcilier cette position avec ses convictions personnelles.

Andrew Scheer est sorti de ce long échange sonné, déstabilisé. Il lui a fallu presque 45 minutes pour s’en remettre.

Il a ainsi raté l’occasion de profiter du débat sur la laïcité pour rappeler aux électeurs que le seul à pouvoir formellement empêcher toute intervention fédérale devant les tribunaux contre l’interdiction du port des signes religieux serait un gouvernement conservateur.

Le prix du «lapin dans le chapeau» lui revient cependant, pour avoir accusé Justin Trudeau d’hypocrisie sur l’environnement en utilisant deux avions de campagne

Il a certes réussi à placer l’enjeu du coût de la vie au cœur du débat sur l’économie, lui offrant ainsi l’occasion, enfin, de présenter son programme aux Québécois. Il a surtout raté l’occasion d’impressionner les Québécois et donner des ailes à son équipe de candidats aux prises avec des luttes à trois contre les libéraux et les bloquistes.

Les conservateurs voulaient faire de cette campagne un référendum sur Justin Trudeau, leur chef s’est retrouvé être la cible de toutes les attaques.

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