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L’unité nationale en monnaie d’échange

Emmanuelle Latraverse | TVA Nouvelles

En cas de gouvernement minoritaire Justin Trudeau tentera-t-il d’obtenir l’appui du Bloc québécois pour assurer la survie de son gouvernement?

La question est légitime. Le chef libéral a bien évité d’y répondre mercredi. Les Canadiens, dit-il, veulent un gouvernement qui sera capable de s’opposer à Doug Ford et Jason Kenney.

Ça ne suffit pas de faire campagne contre eux tous les jours, voilà qu’il les invite dans les spéculations entourant une éventuelle minorité!

La tactique est peut-être efficace pour freiner les conservateurs d’Andrew Scheer. Elle illustre surtout les risques que Justin Trudeau est prêt à prendre avec l’unité nationale pour l’emporter.

Au-delà de la laïcité

La loi 21 et le nationalisme de François Legault ont certainement réglé l’enjeu de la pertinence du Bloc québécois. Justin Trudeau a fini par lui donner des ailes.

La campagne s’est transformée en un bras de fer entre l’affirmation nationale québécoise incarnée par François Legault et le multiculturalisme canadien de Justin Trudeau.

Plutôt que de tempérer ce conflit, le chef libéral l’a exploité. Lors du débat de lundi, il a érigé en vertu l’obligation du fédéral d’intervenir pour protéger les droits des minorités, allant jusqu’à reprocher à Jagmeet Singh, de manquer de courage en respectant le verdict des Québécois.

Son «pour l’instant» s’est transformé en devoir canadien. Justin Trudeau a ainsi dilapidé le bénéfice du doute dont il jouissait auprès de nombreux Québécois. Ses perspectives électorales ailleurs au pays l’ont remporté sur la non-ingérence-non-indifférence face aux enjeux identitaires au Québec.

De durs lendemains...

Entre un Justin Trudeau mécontent de l’ingérence de son homologue québécois dans la campagne et un François Legault tout aussi furieux de voir le chef libéral tirer profit du «Quebec bashing», on se demande bien comment ils feront pour s’entendre au lendemain du 21 octobre advenant une victoire libérale.

Ce seront les milliards pour le logement social, les infrastructures, la réforme de l’immigration qui seront pris en otage dans ce choc des visions.

Les députés bloquistes auront le beau jeu de dénoncer l’approche paternaliste et centralisatrice d’Ottawa. On entend déjà leurs questions aux Communes.

Comment gouverner?

Mais il n’y a pas que le Québec qui risque de faire les frais de cette stratégie divisive et malsaine.

Justin Trudeau mentionne les noms de Doug Ford et Jason Kenney plus souvent que celui d’Andrew Scheer. Il a fait des premiers ministres de l’Ontario et de l’Alberta ses principaux adversaires. Ce faisant, les libéraux ont exacerbé les tensions idéologiques au pays.

Il faut croire que la réélection du Parti libéral est plus importante que l’unité nationale et la capacité des différentes régions du pays d’ériger des compromis en faveur du bien commun.

Le pire c’est que le PLC compte sur les provinces pour mettre en œuvre son programme électoral.

Lui qui promet de jeter les bases d’une assurance médicaments nationale et financer des services de garde après l’école, comment y parviendra-t-il sans l’appui de l’Ontario et de l’Alberta? Alors que les barrières au commerce entre les provinces sont le plus gros frein à la croissance économique au pays, comment Justin Trudeau convaincra-t-il ceux qu’il a démonisés de négocier de bonne foi un libre-échange canadien? Et la bonification du Régime de pensions du Canada? Et la formation de la main-d’œuvre?

C’est en divisant les provinces que le gouvernement Trudeau leur avait fait avaler sa nouvelle formule de financement de la santé en 2017. Peut-être est-ce ainsi qu’il entrevoit un prochain mandat.

Non seulement est-ce que c’est contreproductif, c’est un jeu qui peut s’avérer dangereux.