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Des nounous transformées en véritables esclaves du XXIe siècle

Brigitte Noël et Matt Joycey | Le Journal de Montréal

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Blanscape - stock.adobe.com

Des agences de placement québécoises font vivre l’enfer à des nounous étrangères sous-payées et exploitées derrière les portes closes des maisons de leurs employeurs.

Notre Bureau d’enquête a multiplié durant six mois les rencontres avec 15 travailleuses domestiques. Il a découvert un réseau d’agences de placement prédatrices, dans le cadre du grand reportage Piégées : l’esclavage moderne des nounous étrangères au Québec, offert sur Club illico depuis jeudi.

La majorité des travailleuses domestiques migrantes et des employeurs ayant recours à leurs services utilisent des agences de placement, moyennant plusieurs milliers de dollars.

Bien qu’il existe des agences légitimes et accréditées, l’industrie très peu réglementée permet aussi l’essor d’agences clandestines aux pratiques douteuses.

« J’ai déjà eu à intervenir auprès d’autres agences, qui ont demandé énormément d’argent [aux travailleuses] », relate Idalmis Carreras, avocate et propriétaire de l’agence Regency Nannies. Contrairement à son entreprise, un grand nombre d’agences sont exploitées à l’insu du gouvernement, sans compagnie enregistrée ni qualifications requises, dit-elle.

« Il y a beaucoup d’agences dans la complète illégalité. », assure Me Carreras.

Prétendant être une mère de famille à la recherche d’une nounou, notre équipe s’est entre autres rendue dans les bureaux d’une agence, au centre-ville de Montréal.

Durant une vingtaine de minutes, Annie Miaral, propriétaire de la compagnie Services Ménagers Eurasian, radiée d’office en 2015, nous a donné plusieurs conseils pour contourner la loi.

Le guide du fraudeur

Elle nous a montré comment éviter de payer toutes les heures supplémentaires, faire en sorte que la travailleuse paie elle-même son billet d’avion, et cacher au gouvernement le fait que la travailleuse habiterait chez nous. Par la suite, elle a refusé de s’expliquer en entrevue.

Au téléphone, trois autres agences de placement de travailleuses domestiques ont aussi laissé entendre qu’il n’était pas nécessaire de rémunérer les heures supplémentaires.

Un propriétaire s’est aussi vanté d’avoir déjà eu recours à des méthodes illégales pour faire entrer des travailleuses au pays, techniques qui s’apparentent à la traite de personnes.

Arrivées au Québec, ces femmes se retrouvent dans des résidences privées où elles travaillent souvent des heures interminables pour des salaires inadéquats, et elles sont aussi vulnérables à la violence, l’exploitation et la traite de personnes.

Lois pleines de trous

Selon Idalmis Carreras, c’est le manque d’encadrement législatif qui permet ces dérapages graves, d’autant plus que les inspections officielles se font rares dans les maisons privées.

Les témoignages recueillis par notre Bureau d’enquête montrent que certaines agences ferment les yeux sur l’exploitation et les mauvais traitements que peuvent subir les travailleuses. Les nounous, elles, n’osent pas dénoncer, car les permis de travail de ces femmes sont liés à un seul employeur.

Si elles parlent et perdent leur emploi, elles perdent du même coup leur visa et leur droit de rester au Québec.

Ce que des agences nous ont dit:

Nous avons contacté cinq agences de placement en nous faisant passer pour une mère de famille à la recherche d’une nounou étrangère. Voici quelques exemples de ce qu’on nous a répondu 

« Vous en avez plus pour votre argent et leur journée de travail est plus longue [que celle des nounous québécoises]. »

« Tant que vous avez du riz chez vous, elle sera bien. »

« Après 40 heures, ce sont des heures supplémentaires. Mais ce n’est pas nécessaire de la payer en double. Suffit de lui parler. »

Un domaine qui est peu réglementé

Les deux tiers des personnes-ressources­­­ qui travaillent pour 23 agences de placement retenues par notre Bureau d’enquête ne possèdent pas les qualifications requises.

Seuls les notaires, les avocats et les conseillers en immigration accrédités peuvent fournir des services d’immigration rémunérés pour le placement de travailleuses domestiques étrangères.

La loi stipule aussi que la majorité des coûts administratifs et de déplacement requis pour l’embauche d’une travailleuse domestique migrante doit être payée par l’employeur.

Mais peu de travailleuses connaissent leurs droits. Des recherches universitaires indiquent qu’un grand nombre s’endette en payant des sommes importantes — parfois jusqu’à 10 000 $ — à leur agence, ce que notre enquête a également démontré. Ce montant peut représenter des années de salaire dans leurs pays d’origine.

Nouveau règlement

Un nouveau règlement qui doit être adopté d’ici Noël promet de resserrer l’étau autour de ces agences.

Exploiter une agence nécessitera dorénavant un permis qui coûte 1780 $ et qui n’est octroyé qu’aux demandeurs qui répondent à une liste de critères établis par la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST).

Cette semaine, la CNESST ne pouvait nous dire comment ces obligations seront appliquées et si une liste d’agences autorisées avait été compilée.


Régions où des travailleuses domestiques ont été recensées

Capitale-Nationale

Estrie

Centre-du-Québec

Montérégie

Montréal

Laval

Lanaudière

Laurentides

Outaouais

Abitibi-Témiscamingue

Mauricie

Source : Ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration

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