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«Je ne savais pas comment m’en sortir»

Valérie Gonthier | Journal de Montréal

Chantal Poirier

Convaincue qu’elle pourrait faire une passe d’argent rapide et facile, une victime d’un proxénète a vite déchanté, réalisant qu’il est difficile de sortir de l’industrie du sexe une fois prise dans l’engrenage. Près de huit ans après avoir repris le contrôle sur sa vie, Noémie* (nom fictif), aujourd’hui dans la trentaine, explique sa lourde reconstruction.

Comment t’es-tu retrouvée dans l’industrie du sexe ?

J’avais environ 22 ou 23 ans. J’ai toujours été assez sage, je n’ai jamais consommé, je viens d’une bonne famille relativement aisée. Je suis partie de la région pour venir à Montréal. Puis, j’ai rencontré une fille qui m’a raconté qu’elle a pu se payer un voyage en Inde en faisant des massages érotiques pendant six mois. Je me suis dit : « Pourquoi pas ? » J’ai toujours voulu aller en Europe. Cette fille-là, elle a effectivement fait ça que pour se payer son voyage, elle n’a jamais été dans les gangs. Mais moi, ce n’est pas ce qui s’est passé...

Comment t’es-tu retrouvée prise dans cette industrie ?

J’ai regardé les petites annonces et je suis allée dans un salon dans Hochelaga. J’ai fait de l’argent en offrant des massages érotiques. Au bout de deux mois, j’ai rencontré une fille qui était dans un gang. Et elle m’a présenté plusieurs personnes. Puis elle m’a amenée dans un after hour, j’ai pris un quart de speed. Et c’est ce quart de speed qui a transformé ma vie à ce moment : j’ai pris goût au nightlife. Je commençais à trouver ça le fun. Et cette fille-là m’a présenté des gars qui faisaient travailler des filles sur la rue et à Niagara Falls. J’ai été en Ontario pour un d’eux. Il m’a payé pour faire faire mes ongles, mes rallonges. Mais rendue là, je me suis dit : « Qu’est-ce que je fais ici ? »

Comment s’est passée ton expérience là-bas ?

Au début, il voulait que j’aille danser dans des bars à gaffe [là où les danseuses effectuent des actes sexuels complets]. Je n’avais jamais dansé, je ne voulais pas y aller. Il m’avait obligée à rapporter de l’argent. Alors, j’ai été escorte. Je capotais, j’avais vraiment peur. Sur mon premier call, j’arrive là, et le gars est couché sur le lit. Je ne savais même pas quoi faire, je n’ai jamais fait ça de ma vie ! À ce moment-là, je me sentais comme une petite fille. J’ai fait le client, mais après, j’ai voulu revenir à Montréal. J’ai essayé d’obtenir de l’argent avec une de mes bagues. Finalement, j’ai appelé ma mère. Elle m’a envoyé de l’argent pour que je revienne en autobus.

Qu’as-tu fait à ton retour à Montréal ?

Je devais rembourser au plus vite. On m’avait payé les cheveux, les ongles, je voulais rembourser. Il y avait un réel danger si je ne le faisais pas. Ils sont venus collecter chez mon frère, j’avais peur qu’on lui fasse du mal. Alors, qu’est-ce que j’ai fait pour rembourser au plus vite ? J’ai fait de l’escorte.

Après avoir payé cette dette, pourquoi avoir continué dans cette industrie qui te rendait malheureuse ?

Je pense que j’étais déjà prise. J’avais déjà le doigt dans l’engrenage. Je ne savais pas quoi faire d’autre. Tu es pognée avec des gens qui peuvent faire du mal à tes proches. J’ai connu d’autres personnes, qui m’ont amenée aux États-Unis pour être escorte de luxe. Je me souviens que ça m’écœurait, je trouvais ça super envahissant, je n’étais pas bien. Mais j’étais tellement pognée là-dedans que je ne savais pas quoi faire. Le déclic n’avait pas encore été fait dans ma tête. Je ne savais pas comment m’en sortir. À ce moment-là, je ne savais pas que les gars payaient pour me violer. Parce qu’en aucun cas je n’ai désiré un de ces hommes-là.

Comment s’est déroulée ton expérience aux États-Unis ?

Los Angeles, San Francisco, New York, Orange County, Santa Monica. On m’envoyait dans des endroits aisés. Je capotais, je voulais mourir. C’est carrément du trafic humain. T’en viens à ne plus te posséder, tu n’as plus d’identité. Je raconte ça comme ça, en 30 secondes, mais pour vraiment comprendre, il faut vivre la souffrance. J’ai fait ça quelques mois, je faisais des voyages de quelques semaines et je revenais. Je n’étais pas bien, je ne savais pas vers qui me tourner pour parler de ça. Puis deux semaines après, j’ai rencontré mon proxénète, celui que j’ai dénoncé.

Comment vous êtes-vous rencontrés ?

La rencontre s’est passée en trois minutes. Je traversais la rue, il [Josué Jean] m’a abordée, m’a demandé si je voulais l’accompagner, et je suis montée dans sa voiture. C’est sûr que j’avais le profil, avec mes cheveux blonds jusqu’aux fesses, mes chaînes en or. Ça devait se sentir que j’étais dans ce domaine-là. Ç’a cliqué tout de suite. Je suis tombée en amour sur le coup. Encore aujourd’hui, je ne comprends pas ce qui s’est passé. Je pense que je ne comprendrai pas.

Comment s’est déroulé votre début de relation ?

Évidemment, comme tous les proxénètes font, j’ai eu droit à des cadeaux de valeur. C’était une période de lune de miel. À ce moment, je ne savais pas trop ce qu’il faisait dans la vie. Il m’en parlait sans m’en parler. À un moment, j’ai su qu’il y avait une autre fille à Toronto. Et ensuite, il y a eu plusieurs filles. Je n’étais pas jalouse parce que j’étais trop éblouie par les cadeaux, par la connexion. Il me disait que j’étais sa reine abeille. Mais quand j’y repense, je n’ai pas été unique longtemps. Ça n’a pas été long avant qu’il me demande de faire des clients. Il disait que c’était pour nous deux. Je l’aimais, donc j’ai commencé à travailler pour lui. Si ce n’est pas par amour, je ne vois pas pourquoi les filles veulent faire ça.

Comment agissait-il ensuite avec toi ?

Il s’est rapidement mis à tout vouloir gérer dans ma vie. Et à me traiter de tous les noms. Il me rabaissait beaucoup sur mon apparence physique. Il fallait que je sois comme lui il me voulait pour que je sois rentable. Il était violent, me crachait dessus. Mais il était aussi très violent verbalement. C’était sa façon de m’attaquer. Moi, je me cachais dans les garde-robes, je pleurais. Il me faisait dormir par terre. Ç’a duré près de cinq ans.

Pourquoi ne pas être partie avant ?

J’étais tellement écœurée, mais je ne savais même pas ce que je voulais faire d’autre. Je ne pensais pas qu’on pouvait s’en sortir. Ça faisait super longtemps que j’étais dans ce milieu-là. Qu’est-ce que tu voulais que je fasse ? Je n’avais aucune idée de ce qu’était la réalité d’une femme libre. Je ne savais même pas comment m’habiller ! J’étais perdue, sans identité. Je n’avais même plus de carte d’assurance maladie !

Alors, comment as-tu fait pour t’en sortir au bout de cinq années à vivre sous son emprise ?

Je crois que l’élément déclencheur a été quand j’ai fait une fausse couche et qu’il n’est pas venu me voir à l’hôpital. Ç’a brisé quelque chose en moi. J’ai réalisé que je n’étais plus capable. J’ai travaillé encore un peu, mais l’envie de me suicider était omniprésente. Alors, je me suis sauvée de Montréal. Je suis partie pour ma sécurité. Et là, il a fallu que j’apprenne à me réapproprier. À m’habiller. À vivre. La honte ne partait pas.

Pourquoi est-ce que c’était important pour toi de porter plainte ?

Je ne l’ai pas fait pour me venger. Je l’ai fait parce que je n’étais plus capable de porter le nom de « pute » et de « salope ». J’avais besoin d’aller dire qui était ce gars-là. Je n’avais aucune attente.

Comment as-tu vécu les procédures judiciaires ?

Je peux dire que ce n’est pas fait pour tout le monde. C’est tellement long. C’est difficile. C’est atroce comment ça fait mal. Témoigner... on n’est jamais préparé à ça. Quand t’es une victime, tu parles devant l’accusé, devant son avocate, devant un juge. C’est presque comme se défendre dans une rivière à contre-courant. Je ne regrette pas, moi, j’avais besoin de passer par là pour guérir. J’ai voulu retirer ma plainte tellement de fois. Mais maintenant qu’il est coupable, j’ai l’impression qu’on me reconnaît pour de bon comme une victime. C’est libérateur, c’est puissant.

Et pourquoi acceptes-tu de raconter ton histoire ?

Mon but n’est pas qu’on me prenne en pitié. Je veux dire à quel point c’est difficile de se sortir de ça. Je veux parler de la réalité de ce monde-là. Et du manque de ressources, comment est-ce que c’est difficile d’avoir de l’aide après, notamment auprès de l’Indemnisation des victimes d’actes criminels, qui ne reconnaît pas les victimes de proxénètes comme... des victimes. Moi, je me suis levée un matin, et j’ai décidé de porter plainte. Il faut aider les autres victimes qui voudront dénoncer aussi.

Derrière les barreaux

Après de longues années de procédures judiciaires, Noémie a vu l’homme qui l’a maintenue sous une forte emprise prendre le chemin des cellules. Josué Jean, un violent proxénète de Montréal, a écopé le mois dernier de huit ans de pénitencier. Pendant autant d’années, il a fait vivre un enfer à deux jeunes femmes, profitant de leur naïveté pour les enjôler.

Exploitées à différentes époques, Noémie et l’autre victime ont toutes deux été manipulées et attirées par le charme de Josué Jean. Les deux le considéraient comme leur conjoint, avant qu’il ne devienne violent et contrôlant.

Après des années sous son joug, Noémie a finalement réussi à se sortir des griffes de cet exploiteur, mais non sans graves conséquences psychologiques. Malgré tout, elle a trouvé le courage de dénoncer son ancien proxénète, mais surtout de l’affronter en salle de cour. Elle a en effet dû témoigner pendant des heures au procès, en plus d’être contre-interrogée par la défense.

Cela l’a évidemment replongée dans le cauchemar qu’elle a subi pendant plusieurs années, durant lesquelles la violence et la manipulation étaient omniprésentes.

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