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L’émission Fugueuse utilisée pour sensibiliser les ados

Valérie Gonthier - Le Journal de Montréal

VALÉRIE GONTHIER

Le réalisme de la série Fugueuse sur l’exploitation sexuelle d’adolescentes a poussé deux intervenants du Centre jeunesse de Montréal à créer de toute pièce un outil pédagogique, basé sur des scènes clés de l’émission-choc.

« Je ne veux pas dire que Fanny [le personnage principal] est stupide, je crois que ça pourrait arriver à n’importe quelle fille. Mais il faudrait qu’elle réfléchisse à l’ampleur de ce qu’elle fait. Elle gâche sa vie pour Damien [qui joue un proxénète]. C’est triste. »

Emmitouflée dans une couverture sur un petit fauteuil devant une télévision, Marie (nom fictif) réagit ainsi en regardant le cinquième épisode de Fugueuse.

L’adolescente de 16 ans n’est pas dans son salon chez ses parents. Elle est plutôt installée dans un petit local dans un Centre d’hébergement pour adolescentes en difficulté de Montréal. Trois autres jeunes filles sont assises à ses côtés.

À l’écran, on voit le personnage de Fanny supplier son copain, Damien, qui la boude. Il lui reproche ses agissements lors d’un party dans un chic loft, alors que l’adolescente, droguée à son insu, a couché avec plusieurs hommes. Il la culpabilise, elle se confond en excuses.

Viol collectif organisé

Fanny ne réalise pas qu’elle a en fait été victime d’un viol collectif. Une façon pour les proxénètes de désensibiliser leurs victimes face au sexe.

« Il envoie chier Fanny, il fait semblant que ça l’a dérangé, mais on sait que c’est lui qui a organisé ça. Mais tout ce qu’il dit, pour Fanny, c’est comme s’il était un Dieu », lance Marie.

« Qu’est-ce qui te fait dire qu’il fait semblant d’être dérangé ? », réplique l’éducatrice Viviana Vergara, qui vient de mettre sur pause l’épisode.

Cette dernière est assise devant elle.

Elle tient dans ses mains un document d’une centaine de pages. Il s’agit du Guide d’accompagnement pour l’animation de discussions lors du visionnement de l’émission Fugueuse, créé par deux intervenants du Centre jeunesse de Montréal.

Un soir de janvier 2018, Nathalie Gélinas et Martin Pelletier regardaient chacun chez soi le premier épisode de Fugueuse, sur les ondes de TVA.

Le réalisme de la série quant aux sensibles sujets des fugues et de l’exploitation sexuelle les a frappés. Ils se sont alors mis à s’échanger des messages-texte.

« On savait qu’on devait faire quelque chose avec ça, qu’il fallait arriver avec des pistes d’intervention pour répondre aux questions des jeunes », dit Martin Pelletier.

Chaque semaine, ils ont enregistré l’émission Fugueuse. Puis, ils ont décortiqué chaque épisode, soulevé les pistes de réflexion et les problématiques à aborder avec les adolescentes, scène par scène, raconte sa collègue Nathalie Gélinas.

Ados plus réceptives

Les deux intervenants constatent depuis que les messages de sensibilisation semblent mieux passer avec cette activité.

« On sent qu’elles sont plus réceptives parce qu’elles le voient ; on décortique les problématiques avec elles ; on pose des questions sur ce que ça fait vivre. On leur donne des outils », dit Martin Pelletier.

Après Montréal, le projet a depuis été implanté dans les régions de Laval, Québec, Montérégie, Gatineau et Lanaudière.

La prévention par l’éducation sexuelle

L’éducation sexuelle est la meilleure stratégie pour prévenir le proxénétisme, croient des experts.

« Il faut parler de sexualité saine et égalitaire, expliquer aux jeunes que ça peut être cool et plaisant, que si ça ne te tente pas de faire quelque chose, tu peux dire non », lance l’intervenant du module fugue, sexo et toxico au Centre jeunesse de Montréal, Martin Pelletier.

Et selon son collègue René-André Brisebois, l’éducation sexuelle doit viser tant les filles, qui sont susceptibles de devenir des victimes, que les garçons, qui peuvent devenir des proxénètes ou des clients.

Lors de la Commission spéciale sur l’exploitation sexuelle des mineurs cette semaine, la directrice de l’organisme Projet Intervention Prostitution Québec a suggéré de mettre des efforts sur les jeunes à risque de 13 à 16 ans « qui ne sont pas encore cristallisés dans un monde de proxénétisme ».

M. Brisebois et une équipe d’intervenants et de sexologues travaillent à un tel projet. Il s’agit du programme ACTES (Activité clinique sur la traite et l’exploitation sexuelle), destiné aux jeunes contrevenants en Centre jeunesse.

« C’est très novateur puisqu’à ma connaissance, il n’y a aucun programme connu de prévention au proxénétisme », explique-t-il.

« Avant, si un gars était traité [en Centre jeunesse] pour un délit de violence, on le suivait pour ses problèmes de violence », poursuit-il.

Impliquer d’ex-proxénètes

« On a déjà eu des jeunes contrevenants qui n’étaient pas là pour une problématique de proxénétisme et qui, des années plus tard, on les a vus aux nouvelles parce qu’ils s’étaient fait arrêter pour ça. On s’est donc posé des questions », note l’intervenante Nathalie Gélinas.

Puisque les jeunes contrevenants ont « davantage de conduites sexuelles à risque », ce volet proxénétisme doit donc être abordé.

D’ailleurs, d’anciens proxénètes participent à ce programme, afin notamment d’amener un éclairage sur le domaine et expliquer quels genres d’interventions auraient pu causer chez eux un réel changement dans leur mentalité à l’époque.

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