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Une journaliste mise de côté pour avoir écrit le salaire du maire

Sarah Maude-Lefebvre - Le Journal de Montréal

MARTIN ALARIE

Une journaliste a perdu son gagne-pain après avoir tenté de publier un article sur le salaire du maire de Sainte-Anne-des-Plaines. Une dérive inacceptable, s’insurge la Fédération professionnelle des journalistes du Québec.

Pigiste depuis 12 ans au journal Le point d’impact, Monic Provost ne reçoit plus de commandes d’articles de cet hebdomadaire depuis le 8 octobre, date à laquelle le propriétaire et éditeur Serge Blondin s’est présenté chez elle pour l’enjoindre de ne plus écrire sur la politique municipale.

L’objet en litige est un article portant sur la rémunération du maire de Sainte-Anne-des-Plaines, Guy Charbonneau.

En janvier 2018, ce dernier avait acheté un espace publicitaire dans Le point d’impact pour annoncer une hausse de son salaire qui devait cumuler à 70 000 $ en 2021.

Or, ce chiffre ne représente pas le salaire total du maire et n’inclut pas, par exemple, son allocation de dépenses.

Comme le rapportait notre Bureau d’enquête en septembre, seulement pour l’année 2018, sa rémunération globale a plutôt atteint les 94 300 $.

Après avoir lu cette information dans nos pages, Mme Provost a proposé à son éditeur un article sur le sujet. Selon elle, l’éditeur n’a pas voulu publier l’article en question de peur de se mettre la Ville à dos.

« Censure ou survie »

« On était d’accord tous les deux que si cet article-là était publié, le maire Charbonneau ne serait pas content. [...] Maintenant, c’est de la censure ou de la survie ? Serge [Blondin] craignait de perdre le dernier quart de page de publicité acheté par la Ville. Il craignait de fermer s’il perdait ça », explique la journaliste.

Depuis, celle qui recevait jusqu’à quatre commandes d’articles par semaine de son employeur est sans nouvelles de ce dernier.

Joint au téléphone, l’éditeur Serge Blondin a d’abord dit qu’il ne faisait plus appel aux services de Mme Provost pour des raisons financières.

Il a ensuite admis qu’il n’était pas à l’aise avec le contenu de l’article et que la vocation de son journal n’était pas de « chercher des bébites » à la Ville.

M. Blondin a aussi mentionné qu’il ne ressentait pas le besoin de reparler dans le journal du salaire du maire, même si la journaliste affirmait avoir découvert de nouvelles informations.

« Si j’ai un client qui a une pizzeria et qui annonce chez nous dans le journal, je ne me mettrai pas constamment à dire que sa pizza, je ne la trouve pas bonne », a-t-il dit pour illustrer sa décision.

À ce propos, le maire de Sainte-Anne-des-Plaines a indiqué que M. Blondin était « une vieille connaissance » avec qui il gardait une distance pour éviter les « apparences de collusion ».

M. Charbonneau a aussi affirmé qu’il n’effectuerait jamais de pressions indues sur un média.

« J’aime bien ça avoir l’indépendance entre les journaux et le pouvoir politique », a-t-il indiqué.

Son salaire global est mis en ligne sur le site de la Ville depuis février 2018.

La FPJQ outrée

La Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) dénonce cette situation « inacceptable ».

« Un journaliste doit rapporter ce qui se passe dans sa communauté, surtout dans un hebdomadaire. On a affaire à une nouvelle d’intérêt public », dit le président de la FPJQ, Stéphane Giroux.

« Si le journal est précaire au point où il ne peut plus remplir sa mission, au risque de déplaire à quelqu’un et que ça lui coûte de la publicité, on a un problème, poursuit-il. L’éditeur doit se demander le genre de journalisme qu’il veut fournir à sa communauté. »