/news/society

58% des universitaires souffrent de détresse psychologique

Daphnée Dion-Viens | Le Journal de Québec

Près de 60 % des étudiants universitaires présenteraient un niveau élevé de détresse psychologique, selon la plus vaste enquête sur le sujet réalisée à ce jour au Québec.

Près de 24 000 étudiants provenant de 14 établissements universitaires ont accepté de répondre sur une base volontaire à ce coup de sonde réalisé par l’Union étudiante du Québec (UEQ), en collaboration avec la firme Léger. 

En plus de la majorité des répondants qui présenteraient un niveau de détresse psychologique élevé, près de 20 % ont des symptômes dépressifs nécessitant un soutien médical ou psychologique. Finalement, 9 % rapportent avoir eu des idées suicidaires. 

«Je trouve ça catastrophique. Il y a quelque chose à faire, pas juste en termes de traitement, mais aussi en prévention», affirme Philippe LeBel, président de l’UEQ. 

 

Les problèmes de santé mentale seraient d’ailleurs plus répandus parmi les étudiants universitaires que dans la population québécoise en général. 

Selon une enquête de l’Institut de la statistique du Québec, 36 % des 15-24 ans présentent un niveau élevé de détresse psychologique, comparé à 55 % pour les étudiants universitaires de la même tranche d’âge, selon l’enquête de l’UEQ. 

Pression et performance

La pression de performance, la compétition ou le manque de soutien entre collègues «sont clairement des facteurs qui peuvent expliquer pourquoi c’est pire que dans la population en général», affirme M. LeBel. 

Diane Marcotte, professeure à l’UQAM qui s’intéresse aux problèmes de santé mentale chez les étudiants, n’est pas surprise par les résultats de cette enquête. 

La psychologue estime toutefois qu’il faut être prudent avec les résultats obtenus puisque le taux de réponse à ce questionnaire n’est que de 16%. 

 

Cette donnée n’empêche toutefois pas de conclure que les problèmes de santé mentale sont un réel enjeu puisqu’ils touchent une forte proportion d’étudiants universitaires québécois, précise-t-elle. 

Pour corriger le tir, l’UEQ réclame une politique nationale sur la santé psychologique des étudiants universitaires, accompagnée de financement supplémentaire pour améliorer les services offerts sur les campus. 

Mais il faut aussi travailler en amont afin de réduire la solitude dans les rangs des étudiants, ajoute Philippe LeBel. 

«La solitude, c’est ce qui explique le plus de variables dans notre étude. Il faut augmenter le soutien par les pairs et réduire la compétition», affirme-t-il. 

Sensibiliser les étudiants

De son côté, Diane Marcotte insiste aussi sur l’importance de sensibiliser les étudiants aux enjeux entourant leur santé mentale. 

«On peut améliorer les structures, mais il faut aussi aider les individus à développer des façons adéquates de s’adapter à la vie et mieux les outiller pour composer avec le stress», affirme-t-elle. 

Davantage de sensibilisation pourrait aussi être faite concernant les exigences liées aux études universitaires. 

«Travailler 30 heures par semaine et faire un baccalauréat à temps plein, ce n’est peut-être pas la meilleure façon pour ne pas devenir anxieux ou déprimé», lance-t-elle.  


► Enquête Sous ta façade  

Près de 24 000 étudiants y ont participé 

14 universités québécoises 

Taux de participation de 16,1 % 

Réalisé du 25 octobre au 29 novembre 2018  

♦ 58 % des répondants présentent un niveau de détresse psychologique élevé 

♦ 19 % des répondants présentent des symptômes dépressifs modérément sévères ou sévères 

♦ 9 % des répondants ont eu des idées suicidaires au cours des 12 derniers mois 

♦ 1 % des répondants ont fait au moins une tentative de suicide 

«La compétition était vraiment extrême» 

Une jeune femme qui rêvait de devenir médecin a développé un trouble anxieux lorsqu’elle a été confrontée à la «compétition extrême» qui existait dans son programme universitaire. 

«J’ai toujours eu de bonnes notes, mais ce n’était pas un problème pour moi. C’est devenu un problème à l’université», lance Andrée-Anne Lefebvre, qui a maintenant 28 ans. 

Inscrite au baccalauréat en sciences biomédicales à l’Université de Montréal, la jeune femme espérait par la suite être admise en médecine, comme plusieurs autres étudiants. La pression était forte. 

«Tout le monde voulait les meilleures notes possible, tout le temps. La compétition était vraiment extrême en termes d’études et de résultats scolaires», rapporte-t-elle. 

Anxiété de performance

Afin de mettre toutes les chances de son côté, Andrée-Anne a redoublé d’ardeur, ne comptant plus les heures passées à étudier. Elle préférait rater des partys afin de se concentrer sur ses études. 

Son anxiété de performance s’est transformée en anxiété sociale, accentuée par des difficultés financières. 

«Avec un programme aussi exigeant, je ne pouvais pas travailler beaucoup, alors j’étais de plus en plus serrée dans mes finances. Ça devenait un autre stress qui s’ajoutait», relate-t-elle. 

Les crises de panique se sont succédé. Pertes de contrôle. Pleurs incontrôlés. Lorsqu’elle a décidé d’aller frapper à la porte du Centre de santé et de consultation psychologique de l’Université de Montréal, l’an dernier, il lui a fallu trois mois avant d’obtenir une évaluation. Et trois mois supplémentaires avant d’obtenir une consultation (voir autre texte). 

«Ça m’a beaucoup aidée. C’est le jour et la nuit», affirme celle à qui on a diagnostiqué un trouble anxieux généralisé. 

Andrée-Anne, qui étudie maintenant à la maîtrise en santé publique après avoir terminé son baccalauréat, affirme que le contexte compétitif a beaucoup contribué à faire croître son anxiété. 

Seule et isolée

«On finit par se sentir tout seul là-dedans. [...] Même si on a plein d’amis, personne ne parle de ses problèmes scolaires, financiers ou de santé mentale. On se sent très isolé.» 

Aujourd’hui, la jeune femme sait qu’elle est loin d’être la seule à s’être retrouvée dans cette situation. 

«L’isolement que l’on ressent face à la compétition n’est pas unique. Ça permet de briser des tabous, de savoir à quel point on est plusieurs dans la même situation.» 

Jusqu’à six mois d’attente pour voir un psychologue 

Les universités québécoises sont confrontées à une hausse des demandes d’aide, si bien qu’il faut parfois attendre plusieurs mois avant de pouvoir consulter un psychologue sur le campus. 

À l’Université de Montréal, plusieurs mesures ont été mises en place au cours des dernières années pour aider les étudiants aux prises avec des problèmes de santé mentale. 

En 2016, une enquête réalisée avec l’association étudiante locale avait permis d’apprendre que 22 % des étudiants de l’Université de Montréal avaient rapporté des symptômes dépressifs suffisamment sévères pour bénéficier d’un soutien immédiat. 

Un tournant

Ce coup de sonde a marqué un tournant, indique Chantal Pharand, vice-rectrice aux affaires étudiantes et aux études. Un comité de suivi en santé mentale a été mis sur pied et de nouveaux psychologues ont été embauchés. Le temps d’attente pour une première évaluation a été récemment réduit à environ deux semaines, mais il peut toujours s’écouler entre un et six mois avant d’obtenir une première consultation, selon la gravité de la situation, indique Mme Pharand. 

Un étudiant «en grand danger» pourra aussi avoir accès à une ligne téléphonique pour parler à un psychologue immédiatement. 

Pour faire face à la hausse des demandes de consultation, l’administration universitaire a aussi mis en place des activités de groupe, qui permettent aux étudiants d’apprendre à mieux gérer leur anxiété, par exemple. 

«Aggravation des cas»

À l’Université de Sherbrooke, on observe aussi une hausse des demandes d’aide depuis plusieurs années, indique Bruno Collard, directeur des services de psychologie et orientation. «Il y a une augmentation de la quantité de gens (qui veulent consulter) et certainement aussi une aggravation des cas», affirme-t-il. 

Les délais d’attente varient de quatre à huit semaines pour un suivi psychologique, alors qu’une consultation d’urgence est possible dans un délai de 24 à 48 heures. 

L’administration universitaire travaille aussi à mettre en place des «interventions de base» permettant de joindre un plus grand nombre d’étudiants afin de les aider à réaliser «qu’ils ne sont pas les seuls à vivre ça», ajoute M. Collard.