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Cabinet Trudeau: réparer les pots cassés

Emmanuelle Latraverse | TVA Nouvelles

Continuité, stabilité, unité nationale, discipline. Une foule de mots peuvent décrire le nouveau conseil des ministres dévoilé par Justin Trudeau mercredi. On pourrait aussi ajouter l’expression «réparer les pots cassés». Car c’est bien ce que tente de faire ce conseil des ministres 2.0.

Justin Trudeau tente avant tout de rectifier le tir face aux deux grandes erreurs de son premier mandat: avoir tenu le Québec pour acquis et s’être violemment mis à dos l’Alberta et la Saskatchewan.

La stratégie comprend cependant un fort lot de risques, car objectivement, Justin Trudeau n’a pas changé les fondements de son gouvernement.

Le pouvoir du Québec

Si les libéraux avaient réussi à faire les gains espérés au Québec lors des élections, ils ne seraient pas minoritaires aujourd’hui. Et à cette mathématique, ils n’y ont pas renoncé. Une majorité, la prochaine fois, passe inexorablement par le Québec.

Donner un pouvoir substantiel au Québec autour de la table du conseil des ministres était donc essentiel. En nommant François-Philippe Champagne aux Affaires étrangères, Yves Duclos au Conseil du trésor et Pablo Rodriguez leader aux Communes, Justin Trudeau a donné d’immenses leviers à des ministres québécois. La place du Canada sur la scène internationale, les cordons de la bourse ici au pays et l’agenda législatif des Communes seront dorénavant entre les mains d’acteurs québécois. C’est plus que le Québec n’a eu depuis près de 15 ans.

Et le côté purement politique n’est pas en reste. Un lieutenant politique permettra de mener plus efficacement la bataille de l’opinion publique face au gouvernement Legault. Et un rôle économique dans les régions pour Mélanie Joly permettra également aux Libéraux d’avoir une ministre vouée à conquérir de manière constructive cet électorat qui leur échappe.

Encore faut-il que les ministres aient un pouvoir réel, celui de définir des orientations, nuancer les politiques de leurs collègues et non pas seulement endosser les décisions prises par le bureau du premier ministre.

Il est là le risque de ce cabinet 2.0. Les attentes sont hautes au Québec. Le gouvernement Trudeau devra livrer la marchandise.

La super-ministre

Rien de plus révélateur que de constater le pouvoir de l’Alberta et la Saskatchewan dans la formation du cabinet alors que les deux provinces n’ont aucun élu au gouvernement. Steven Guilbeault trop polarisant pour l’Environnement, un ami du premier ministre de la seule autre province productrice de pétrole aux Ressources naturelles, un ex-ministre trop malade pour accéder au cabinet nommé représentant spécial pour les Prairies... La liste des accommodements raisonnables pour contrer la colère de l’Ouest est longue.

Ce qui nous amène au rôle presque surréel qu’aura Chrystia Freeland comme vice-première ministre et ministres des Affaires intergouvernementales.

Ratification du nouvel ALENA, relations avec les États-Unis, unité nationale et tout ce que ça implique, Chrystia Freeland a gagné le statut de super-ministre. Son mandat est aussi large que périlleux.

Le fait qu’elle ait grandi en Alberta ne changera rien à la réalité politique ici au pays. La donne est bien plus complexe.

Contrairement au dossier de l’ALENA, elle n’aura pas le bénéfice d’un pays entier uni derrière elle pour qu’elle réussisse. Quand il s’agit des intérêts économiques de l’Alberta contre ceux du Québec, les acteurs économiques et politiques ne seront pas enclins à mettre de l’eau dans leur vin pour le bien commun.

Et contrairement à Stéphane Dion ou à Joe Clark, Chrystia Freeland n’aura ni la panique des résultats du référendum de 1995, ni les leviers concrets de négociations constitutionnelles pour tempérer les ardeurs populistes et partisanes des uns et des autres.

Son unique réel pouvoir sera celui de son influence auprès du premier ministre, et bien sûr, les milliards dont Ottawa dispose pour imposer ses priorités.

Il ne s’agit pas ici de prédire que cette super-ministre et les ministres québécois échoueront sur leurs fronts respectifs. Mais objectivement, leur nomination ne suffit pas.

Pour qu’ils puissent espérer réussir, c’est le style de gouvernance même de Justin Trudeau et de sa garde rapprochée qui doit changer.

Chrystia Freeland disait mercredi que sa priorité était d’écouter. Ça vaut pour la question du Québec. Reste à voir si l’ensemble du gouvernement en sera capable.