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Les poursuites se multiplient à Sainte-Marthe-sur-le-Lac

Cédérick Caron | Journal de Montréal

Des citoyens inondés après la rupture de la digue qui protégeait une partie de Sainte-Marthe-sur-le-Lac au printemps dernier contre-attaquent. Ils réclament devant les tribunaux des millions de dollars à la Ville, qu’ils tiennent pour responsable de leurs malheurs. 

Les poursuites contre la municipalité des Basses-Laurentides se sont multipliées en octobre.  

Sans compter l’action collective intentée au printemps, 17 requêtes demandant un total de 29,2 millions $ en dommages pèsent maintenant contre la localité de 10 000 habitants dont le budget annuel de 2019 est de 23 M$.  

Dans certains cas, les poursuites visent aussi la MRC de Deux-Montagnes, la Communauté métropolitaine de Montréal et le gouvernement du Québec.  

Résidents, entreprises et compagnies d’assurances veulent être dédommagés. 

Pour sa part, l’action collective lancée en mai contre la Ville demande la somme de 400 000 $ par sinistré. 

En début de soirée, le 27 avril, une brèche dont la taille a été estimée à 50 à 75 pieds s’est formée sur la digue végétale située le long du lac des Deux Montagnes.  

Pendant que l’eau montait à vue d’œil, pompiers et policiers frappaient urgemment aux portes des maisons exigeant des occupants qu’ils partent sans attendre. 

En tout, le lac a envahi 2500 demeures, et 6000 personnes ont dû être évacuées. Tout le secteur englouti ne figurait pas en zone inondable. 

La responsabilité de la ville 

Un des éléments communs dans les poursuites est le fait qu’on reproche à Sainte-Marthe-sur-le-Lac d’avoir été négligente dans l’entretien de la digue, qui a été construite entre 1978 et 1983 à la suite de deux inondations majeures. 

On cite d’ailleurs deux rapports d’inspection datant de 2009 et de 2017 qui indiquaient qu’une section importante de la digue montrait des dommages majeurs et informaient la Ville des conséquences majeures qu’occasionnerait une rupture. 

« La Ville n’a pas été diligente. La situation [la rupture de la digue] était prévisible et les citoyens n’ont pas été mis au courant », plaide Me Guillaume Charron, qui représente 27 demandeurs dans une poursuite déposée le 28 octobre. 

Sylvie Béchard réclame 250 000 $ pour l’inondation à Sainte-Marthe-sur-le-Lac de sa maison que l’on voit en arrière-plan. À gauche, 
sa cuisine a été lourdement 
endommagée.

STEVE MADDEN/AGENCE QMI

Photos Agence QMI, STEVE MADDEN

Sylvie Béchard réclame 250 000 $ pour l’inondation à Sainte-Marthe-sur-le-Lac de sa maison que l’on voit en arrière-plan. À gauche, sa cuisine a été lourdement endommagée. STEVE MADDEN/AGENCE QMI

Une des clientes de Me Charron, Sylvie Béchard, demeurait à Sainte-Marthe-sur-le-Lac depuis seulement huit mois avant d’être inondée.  

La technicienne en informatique qui vit seule a acheté sa résidence à « trois maisons du bord de l’eau » avec les économies de toute une vie, en prévision de sa retraite qu’elle doit prendre l’an prochain. 

Dans la poche des citoyens 

« On ne veut pas faire un coup d’argent. On veut juste récupérer ce qu’on a perdu. [...] J’ai fait isoler le sous-sol et fait refaire le tour de ma maison en prévision de l’hiver, mais mon plancher est encore sur le plywood et il n’y a pas de gypse sur les murs. Je n’ose rien faire [de plus comme travaux] avant ce printemps », raconte Mme Béchard, constamment épuisée par les démarches toujours en cours reliées aux conséquences de l’inondation. 

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Photos Agence QMI, STEVE MADDEN

« Si un juge ou une autre entité venait à trouver la Ville responsable de ce qui s’est produit, c’est certain que la Ville va aller chercher l’argent dans les poches de ses citoyens », a indiqué la mairesse de Sainte-Marthe-sur-le-Lac, Sonia Paulus, qui n’a pas souhaité commenter davantage, des procédures judiciaires étant en cours. 

– Avec la collaboration de Diane Meilleur

Un domaine à reconstruire 

Les propriétaires du Domaine de maisons modulaires Deux-Montagnes qui doivent tout reconstruire réclament plus de 2,3 M$ à Sainte-Marthe-sur-le-Lac. 

Situé au cœur du secteur sacrifié entre deux digues temporaires pour sauver les autres quartiers, le parc de maisons mobiles compte 231 terrains, tous occupés à plein temps depuis 30 ans avant l’inondation du 27 avril. 

Pratiquement tout y est à refaire, selon la poursuite déposée le 25 octobre : démolition et reconstruction de la station de pompage, revêtement, équipement électrique, éclairage, réseau d’égout, pavage ainsi que le renouvellement de la végétation. 

Les deux principaux dirigeants, Serge et Michel Langlois, demandent d’ailleurs 24 000 $ spécifiquement pour le temps qu’ils ont consacré à la gestion de la catastrophe. 

Une vente de 3,8 millions $ à l’eau 

Si la digue de Sainte-Marthe-sur-le-Lac avait cédé trois jours plus tard, une entreprise de promotion et construction de projets immobiliers résidentiels aurait réalisé une importante transaction de 3,84 millions $ lui faisant faire un profit d’un peu plus de 1,6 M$ en six mois. 

Le promoteur immobilier André Taillon avait acheté les terrains de l’ancienne marina de la plage Roger le 1er novembre 2018 pour y développer un projet de 32 triplex. Il espérait empocher 80 000 $ par bâtiment.  

Toutefois, l’opportunité de revendre les deux terrains avec un bon profit s’est présentée, et le rendez-vous avec le notaire devait avoir lieu le 29 avril 2019. 

Malheureusement, la digue a cédé deux jours avant et la transaction a été annulée. L’entreprise réclame 1 758 230 $ à la Municipalité, soit le profit perdu avec l’annulation de la vente et les frais exigés sur son prêt bancaire depuis le 27 avril.  

Toujours en arrêt de travail après le choc 

La rupture de la digue de Sainte-Marthe-sur-le-Lac et l’inondation qui en a découlé ont été une expérience traumatisante pour plusieurs résidents. 

Alain Dominique est d’ailleurs toujours en arrêt de travail depuis le sinistre en raison d’un choc post-traumatique. Le 27 avril, lorsque sa maison a été prise d’assaut par les flots, il a failli se noyer quand il a été emporté par un coup d’eau sous la galerie de sa résidence de la 19e Avenue. 

« Ces événements l’ont sévèrement marqué et il en garde à ce jour des séquelles importantes », peut-on lire dans la poursuite déposée le 25 octobre. 

M. Dominique est propriétaire d’un immeuble offert en location et copropriétaire d’une résidence avec Marie-Claude Tremblay.  

Pour les dommages aux deux propriétés, les pertes salariales, les troubles, ennuis et inconvénients ainsi que les dommages moraux, M. Dominique et Mme Tremblay réclament 1 356 179 $. 

La Ville a mal protégé sa maison 

Dans les jours précédant la catastrophe, Carl Phénix avait embauché deux entrepreneurs pour sécuriser sa résidence de la 14e Avenue notamment par l’installation de sacs de sable. 

Dans une discussion avec la mairesse de Sainte-Marthe-sur-le-Lac, le locataire de M. Phénix l’a informée de la démarche entamée avec les entreprises. 

Selon la poursuite déposée le 25 octobre, Sonia Paulus aurait alors suggéré d’annuler les entrepreneurs, car elle-même et des bénévoles se chargeraient de protéger la résidence. M. Phénix qui se trouvait à l’extérieur du pays a suivi la recommandation. 

Un petit barrage d’une hauteur de trois sacs de sable a finalement été érigé le long de la clôture riveraine. M. Phénix estime que les faibles mesures de protection et les représentations trompeuses des divers représentants de la Ville l’ont empêché de limiter les dommages à sa propriété. Il réclame donc 1 052 314 $. 

Rupture amoureuse et enfants effrayés 

La brèche de la digue de Sainte-Marthe-sur-le-Lac a carrément brisé une famille, si on se fie à une poursuite déposée au palais de justice de Saint-Jérôme le 25 octobre, qui explique que l’inondation de leur maison a mené à la séparation de ses propriétaires. 

Le couple, ses deux enfants et deux des grands-parents vivaient dans une maison intergénérationnelle depuis 2014 avant de tout perdre. 

Selon la poursuite qui réclame plus de 500 000 $ à la Ville, les propriétaires ont développé « des troubles de sommeil et souffrent d’une grande fatigue. Beaucoup de désaccords sont nés entre ceux-ci à cause de l’inondation, menant finalement à leur rupture ». 

Peur de l’eau 

Toujours d’après la poursuite, le garçon et la fille de 6 et 3 ans ont développé une peur de l’eau. Ils ont maintenant de la difficulté à se coucher le soir puisque l’inondation et l’évacuation ont eu lieu vers 19 h, soit l’heure d’aller au lit. 

On y explique que cela a aussi grandement affecté le cheminement scolaire du plus vieux. 

La famille a passé 44 jours à l’extérieur de sa maison avant de pouvoir la réintégrer partiellement. 

Toutefois, les grands-parents n’ont pu réintégrer leur logement que le 7 octobre.  

Le fait que de nombreuses pièces soient inutilisables et que les biens soient entreposés dans l’espace habitable a rendu la cohabitation des six personnes très difficile. 

Le couple a divorcé.   

  • Au Québec, le droit civil empêche de nommer les gens impliqués dans une cause devant la Chambre de la famille.