/finance/homepage

La Caisse a investi 150 M$ avec les Beaudoin-Bombardier malgré plusieurs drapeaux rouges

Sylvain Larocque | Le Journal de Montréal

Cet été, la Caisse de dépôt a réinjecté 150 millions $ dans Ciment McInnis aux côtés de la famille Beaudoin-Bombardier, malgré les nombreux drapeaux rouges brandis par les experts de l’institution en matière de risques. 

Sur huit risques identifiés par les spécialistes de la Caisse à propos de McInnis, cinq sont à un niveau « élevé », peut-on lire dans un document confidentiel, daté d’octobre 2018, que Le Journal a obtenu. 

Le document, cosigné par Mathieu Buist, vice-président conseil à la gestion des risques, note entre autres que l’endettement de Ciment McInnis, qui s’élevait alors à quelque 800 millions de dollars, « [nous] semble élevé, particulièrement pour une entreprise en rodage dans une industrie cyclique ». 

Les projections financières de McInnis, qui exploite depuis 2017 une cimenterie à Port-Daniel–Gascons, en Gaspésie, « ne semblent pas tenir compte d’un éventuel ralentissement économique, un scénario que nous jugeons plus plausible », indique le document. En cas de récession, l’entreprise « pourrait se retrouver en défaut de ses obligations bancaires », prévient un autre document consulté par Le Journal, qui émane du Comité Investissement-risques de la Caisse. 

Risque élevé de devoir en remettre 

En fait, la Caisse estime « élevé » le risque qu’elle doive encore réinvestir dans McInnis dans l’éventualité d’« une détérioration des conditions de crédit », d’« enjeux dans le rodage des opérations », d’« un ralentissement économique » ou de « l’imposition de tarifs américains ». 

L’institution établit également à « élevé » le risque que présente l’investissement dans McInnis pour sa propre réputation. L’un des documents mentionne que la cimenterie émet 725 tonnes de dioxyde de carbone par million de dollars investi, alors que la moyenne des placements privés de la Caisse est de... 65 tonnes. 

« Pour ces raisons, le rendement proposé d’environ 14 % [de l’investissement total de la Caisse dans McInnis] nous semble passable » en ce qui a trait à la relation rendement/risque, concluent M. Buist et son équipe dans l’un des documents. 

Investissement « défensif » 

Dans les circonstances, pourquoi la Caisse a-t-elle décidé de réinjecter 150 millions de dollars dans McInnis ? Dans l’un des documents obtenus par Le Journal, on parle d’un prêt « défensif » qui permettra de « sécuriser les investissements précédents ». 

En incluant ces 150 millions $, la Caisse a englouti plus de 450 millions $ dans McInnis depuis 2014. À cela s’ajoute une somme de 350 millions $ provenant d’Investissement Québec (IQ), pour un total de plus de 800 millions $ en fonds publics. 

Le réinvestissement de 150 millions $ de la Caisse faisait partie d’un refinancement de 500 millions $ pour McInnis. L’entreprise a remboursé un prêt à 15 % d’intérêt du géant américain de la finance BlackRock et a obtenu une baisse du taux exigé par IQ, qui était du même ordre. Jusque-là, McInnis devait verser plus de 25 millions $ en intérêts sur sa dette. 

Selon la Caisse, le refinancement de McInnis permettra d’« accélérer la croissance des profits » de l’entreprise et, par conséquent, de se rapprocher du moment où l’institution pourra enfin vendre sa participation dans le cimentier. 

L’an dernier, la Caisse avait tenté de vendre ses intérêts dans McInnis, mais elle s’était ravisée en constatant que l’offre la plus élevée n’était que de 1,6 milliard $ pour l’ensemble de l’entreprise, soit les sommes investies jusque-là, révèle l’un des documents. 

– Avec la collaboration de Jean-Louis Fortin 

Beaudier a obtenu un droit de véto 

L’un des documents précise que Beaudier, la société d’investissement de la famille Beaudoin-Bombardier, détient un droit de veto empêchant la Caisse de vendre sa participation dans McInnis en deçà d’un certain prix. 

La Caisse a dû tenir des « négociations difficiles » pour convaincre Beaudier de participer au refinancement de McInnis, apprend-on dans un procès-verbal de l’institution. Beaudier a finalement consenti à réinjecter 50 millions $, tandis que des banques ont prêté 300 millions $. 

Beaudier souhaitait obtenir une « gouvernance partagée » de McInnis avec la Caisse, même si elle ne possède que 30 % des actions de l’entreprise. Rappelons que la Caisse a pris le contrôle de McInnis des mains de la famille en 2016 après avoir épongé d’importants dépassements de coûts. 

La Caisse se réconforte en soulignant notamment que McInnis est le « leader à faibles coûts » en Amérique du Nord, que ses clients sont très satisfaits de la qualité de son ciment et qu’il y a un « déficit structurel » dans l’offre aux États-Unis. L’institution rappelle en outre avoir « connu beaucoup de succès » en investissant avec Beaudier dans Bombardier Produits Récréatifs (BRP). 

Maxime Chagnon, porte-parole de la Caisse, a souligné que tous les placements n’avaient pas le même niveau de risque. « C’est notre travail d’assurer un équilibre rendement/risque dans l’ensemble du portefeuille. Ce n’est pas de prendre les choses isolément », a-t-il affirmé. 

Ciment McInnis en bref  

  •  Revenus en 2018 : 145 M$ 
  •  Perte d’exploitation en 2018 : 45 M$ 
  •  Revenus projetés en 2019 : 255 M$ 
  •  Bénéfice d’exploitation projeté en 2019 : 42 M$ 
  •  Président du conseil d’administration : Laurent Beaudoin 
  •  Employés : 200