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La Caisse ne se fie qu’à elle-même

Sylvain Larocque - Le Journal de Montréal

La Caisse de dépôt et placement du Québec se fie d’abord et avant tout à elle-même pour valider la valeur de ses placements non cotés, dont elle a tiré le quart de son rendement ces dernières années.

Jusqu’en 2015, la Caisse faisait appel à un comité composé de trois évaluateurs externes pour faire confirmer la valeur attribuée à ses placements dans des entreprises non cotées en Bourse, en infrastructures et en immobilier.

Impact sur la rémunération

« Les calculs sont faits par des évaluateurs internes et externes, mais ça avait l’habitude d’être revu par un comité externe. Ç’a été changé, et maintenant c’est un comité interne qui revoit les évaluations », a confié au Journal une source digne de confiance, qui a requis l’anonymat.

Ce comité interne est actuellement composé de la chef de la direction financière de la Caisse, Maarika Paul, de la première vice-présidente, affaires juridiques, Kim Thomassin, et du chef de la direction des risques, Claude Bergeron.

Or, la rémunération de ces dirigeants dépend en bonne partie du rendement de la Caisse, y compris celui des investissements non cotés.

Des placements surévalués ne le restent jamais éternellement, puisqu’ils finiront tôt ou tard par être dévalués, ce qui réduira les rendements futurs. Par contre, ils contribuent à gonfler la rémunération variable des dirigeants.

Selon nos informations, la Caisse a mis fin au comité d’experts externes afin de réduire ses dépenses et parce qu’elle jugeait avoir le savoir-faire nécessaire à l’interne pour effectuer le travail de validation. Les coûts du comité, « disons que ce n’était pas ça qui brisait le budget de la Caisse », indique pourtant notre source.

« Une question de contrepoids »

Celle-ci reconnaît que le comité d’experts externes modifiait rarement l’évaluation des placements de la Caisse, mais souligne l’importance, en matière de gouvernance et d’éthique, d’avoir des opinions indépendantes.

« Dans n’importe quel comité ou conseil d’administration, il y a une dynamique différente quand il y a des gens de l’interne par rapport à des gens de l’externe, explique notre source. [...] Ce n’est pas nécessairement que l’évaluateur externe est plus compétent que celui de l’interne, c’est simplement une question de contrepoids. »

La Caisse rétorque que l’évaluation de plusieurs placements importants est soumise à des firmes externes indépendantes « chaque semestre ».

« De plus, le comité de vérification, composé de membres indépendants du conseil d’administration, entérine les valeurs finales », indique un porte-parole de la Caisse, Maxime Chagnon.

Enfin, les co-auditeurs de la Caisse (le Vérificateur général du Québec et EY) « doivent porter un jugement sur l’ensemble des justes valeurs », ajoute M. Chagnon.

Le PDG de la Caisse, Michael Sabia, aura quitté ses fonctions lors de la publication des résultats 2019 de l’institution, en février 2020.

D’autres institutions financières ont des comités externes

L’Autorité des marchés financiers (AMF) oblige le Fonds de solidarité FTQ, Fondaction CSN ainsi que Capital régional et coopératif Desjardins à soumettre « toute l’information pertinente » concernant leurs placements à « un comité d’évaluation indépendant dont la majorité des membres sont des évaluateurs qualifiés indépendants ».

Ces exigences de l’AMF ne s’appliquent toutefois pas à la Caisse. 

De son côté, Investissement Québec a un « comité consultatif d’évaluation des prêts et des investissements » composé de quatre membres externes.

La Caisse, dont les actifs s’élèvent à 327 milliards $, souligne que ses « pairs », parmi lesquels on trouve l’Office d’investissement du Régime de pension du Canada, établi à Toronto, et Investissements PSP, dont le bureau principal est à Montréal, ne font pas, eux non plus, valider l’évaluation de leurs placements par des comités externes.

Meilleures pratiques

Le recours à des évaluateurs externes fait partie des « meilleures pratiques » à adopter et contribue à faire en sorte que les équipes d’investissement « demeurent honnêtes », insiste cependant David Larsen, un comptable de la firme spécialisée Duff & Phelps que Le Journal a joint à San Francisco.

M. Larsen a notamment contribué à l’établissement des normes internationales IPEV, endossées par l’Association canadienne du capital de risque et de l’investissement privé (CVCA).

Partha Mohanram, professeur à l’École Rotman de l’Université de Toronto, souligne par contre qu’il y a des avantages à conserver l’évaluation des placements à l’interne. Par exemple, dit-il, les grands investisseurs disposent de nombreux renseignements sur des transactions récentes auxquels les évaluateurs externes n’ont pas toujours accès.

« Les grands fonds en savent souvent plus sur les placements privés que les évaluateurs indépendants, alors si vous devez leur expliquer comment faire leur travail, aussi bien le faire vous-même », affirme-t-il.