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L’eau et les toilettes vont attendre: les Lab-École priorisés devant d’autres projets urgents

Alexandre Robillard | Bureau d'eqnuête

école du Boisé

Photo Marc DesRosiers

Des Lab-École ont été imposés par l’ancien ministre de l’Éducation Sébastien Proulx au détriment de six projets pourtant jugés incontournables par ses propres fonctionnaires, ce qui a forcé une école à installer des locaux modulaires sans toilettes ni eau courante.  

L’ex-ministre libéral a profité d’un pouvoir extraordinaire que son gouvernement lui avait accordé pour faire passer des projets de construction non recommandés, dont trois Lab-École, un projet pilote qui doit redéfinir les écoles du futur. Ceux-ci ont été priorisés devant des établissements qui débordent ou qui avaient besoin de travaux urgents.    

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Ce traitement particulier a été réservé en 2018 à 10 projets pourtant non recommandés par les fonctionnaires du ministère de l’Éducation.    

Avant l’arrivée de M. Proulx, les ministres avaient l’habitude de se fier aux recommandations du ministère basées sur des critères précis et objectifs. Mais de nouveaux pouvoirs obtenus grâce à une modification des règles budgétaires du Conseil du trésor, en 2016, ont permis à M. Proulx de contourner la liste de priorités du ministère.    

Cela a conduit à des décisions controversées :        

  • Une école de l’Outaouais qui avait besoin d’un agrandissement s’est retrouvée avec des unités modulaires sans toilettes ni eau courante pour accueillir les enfants.    
  • Des projets Lab-École à Shefford, à Gatineau et à Maskinongé ont obtenu leur financement même s’ils n’étaient pas recommandés.        

En s’immisçant dans les choix d’écoles à construire ou à rénover, M. Proulx a joué un jeu dangereux, selon trois ex-ministres qui critiquent cette façon de faire.    

Sébastien Proulx<br>
<i>Ex-ministre de l’Éducation</i>

Photo Stevens LeBlanc

Sébastien Proulx
Ex-ministre de l’Éducation

L’actuel ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, utilise lui aussi ces nouveaux pouvoirs pour prendre des décisions non priorisées par ses fonctionnaires.    

Proulx se défend  

«Je n’ai pas joué dans la politique partisane à l’éducation», a soutenu M. Proulx, en poste de 2016 à 2018.     

En entrevue à notre Bureau d’enquête, il a fait valoir l’importance des «enjeux humains» afin d’expliquer pourquoi «des projets qui étaient bien cotés» ont été écartés.    

M. Proulx, qui a quitté la politique en août, a reconnu que ses choix différaient de ceux de ses fonctionnaires.     

«J’ai autorisé des projets qui à la base n’étaient pas leur recommandation, a-t-il expliqué. Une fois que j’ai discuté avec la commission scolaire et le ministère, on a fait en sorte que ce projet puisse avoir lieu.»    

Il soutient que certains des projets non recommandés ont été choisis en raison de la vétusté de certains bâtiments ou encore pour éviter aux enfants d’avoir à parcourir une trop grande distance.    

Quant aux choix des établissements Lab-École, il s’est déchargé de toute responsabilité.     

«C’est l’organisation Lab-École, avec le ministère de l’Éducation, avec les milieux, qui a convenu qu’ils seraient dans ce portefeuille», a assuré l’ex-ministre.     

La directrice générale du Lab-École, Natacha Jean, a une explication différente.    

 «C’est vraiment le ministère qui a effectué le choix final», soutient-elle.    

La semaine dernière, notre Bureau d’enquête a révélé que les budgets prévus pour la construction de six projets Lab-École ont doublé depuis leur annonce par Sébastien Proulx en juin 2018.     

– Avec la collaboration de Jean-François Gibeault  

Forcés d’enseigner dans des locaux sans services     

Un projet d’agrandissement d’école dans le secteur de Buckingham à Gatineau, en Outaouais, pour en faire un établissement Lab-École, a été refusé par le bureau de l’ancien ministre de l’Éducation Sébastien Proulx même s’il était jugé prioritaire par son ministère. La commission scolaire a donc dû se résoudre à installer cette année des locaux modulaires sans toilettes ni eau courante pour répondre à l’explosion du nombre d’élèves.    

Les responsables ont décidé d’installer les unités modulaires bien à la vue dans la cour.    

«On a mis le non-sens de la décision du gouvernement en évidence en disant : ‘‘écoutez, il va falloir scolariser nos élèves à l’intérieur de roulottes temporaires’’», a dit le président de la Commission scolaire au Cœur-des-Vallées, Éric Antoine.    

Il a exprimé sa vive déception quand notre Bureau d’enquête lui a appris que son projet de construction, qui lui a été refusé en 2018, fait partie des six projets prioritaires mis de côté par l’ex-ministre Proulx.    

«C’est fâchant», a-t-il laissé tomber en entrevue. «Savoir maintenant qu’il n’a pas été accepté, c’est encore plus douloureux», a dit M. Antoine.    

Un projet imposé par le ministère qui ne passe pas à Montréal    

Projet d’école

Photo Pierre-Paul Poulin

La Commission scolaire de Montréal (CSDM) a eu la surprise de recevoir un projet Lab-École en plein cœur du centre-ville, à un endroit où elle n’en avait pas demandé.    

«On avait demandé un terrain pour une école au centre-ville (photo), mais on n’avait pas demandé que ce soit un Lab-École», a dit la présidente de la CSDM, Catherine Harel Bourdon.    

Mme Harel Bourdon affirme que c’était «une surprise».    

«J’ai de la misère à comprendre c’est quoi les règles qui encadrent le choix des Lab-École», a-t-elle dit.    

La Commission scolaire avait demandé un projet Lab-École dans le quartier Tétreaultville, dans des locaux d’un ancien centre éducatif de la CSDM. Ce projet situé sur la rue Lebrun a été jugé «incontournable» par les fonctionnaires. Mais il fait pourtant partie des Lab-École prioritaires écartés. Il était situé dans la circonscription de Bourget alors que celui imposé par le ministère est dans Westmount–Saint-Louis.    

Projets ajoutés  

  

Projets écartés  

  

Le ministre Roberge ne fait pas exception    

L’actuel ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, a lui aussi autorisé des projets qui n’étaient pas jugés prioritaires.     

Selon une liste du ministère sur les projets annoncés en juin dernier, on en compte huit qui sont non recommandés.    

Son cabinet reconnaît qu’ils ne répondaient pas tous aux «critères du ministère de cette année». Leur approbation a été devancée «pour maximiser l’enveloppe» budgétaire disponible.    

Le cabinet du ministre caquiste se défend en soutenant que «la totalité des projets qui ont reçu une recommandation positive par le ministère» a été financée, contrairement à ce qui s’est passé l’an dernier quand des projets jugés incontournables ont été écartés.    

Trois ex-ministres expriment de sérieuses réserves    

Trois anciens ministres libéraux et péquiste ont émis de sérieuses réserves à propos d’un nouveau pouvoir qui permet depuis trois ans au ministre de l’Éducation de choisir les projets de construction d’écoles au Québec. Le but était de raccourcir les délais entre le moment où les projets étaient annoncés dans le budget et le début des travaux, soutient pour sa part l’ancien président du Conseil du trésor, Carlos Leitao.    

«[Ça] peut laisser entendre qu’il y a des éléments plus politiques, au sens partisan du terme.»   

– Marie Malavoy, ex-ministre péquiste de l’Éducation, de 2012 à 2014    

«Quand c’est non recommandé, ça c’est plus grave. L’élu qui privilégie un projet non recommandé, il faut qu’il donne des explications.»  

«Est-ce qu’il y en a qui font de la politique avec ça ? La réponse est oui.»  

– Michelle Courchesne, ex-ministre de l’Éducation, de 2007 à 2010 et en 2012    

«Le ministère de l’Éducation voulait avoir plus de marge de manœuvre.»  

«Je ne crois pas que ce soit une question d’ingérence politique. C’est seulement une question de faire les choses correctement.»  

– Carlos Leitao, président du Conseil du trésor au moment du changement des règles encadrant la sélection des projets de construction d’école en juin 2016    

«Si j’étais au Trésor, je ne laisserais pas le ministre décider au-delà des décisions de fonctionnaires.»  

– Sam Hamad, président du Conseil du trésor au début de l’année 2016

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