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1,8 M$ pour compter des lampadaires

Nicolas Lachance | Bureau d'enquête

En manque de ressources, le ministère des Transports (MTQ) a donné un contrat de 1,8 M$ à une entreprise privée pour faire l’inventaire des lampadaires et des feux de circulation dans Chaudière-Appalaches. 

«C’est un travail d’étudiant», lance Marc-André Martin, président de l’Association professionnelle des ingénieurs du gouvernement du Québec (APIGQ). 

«On s’attendrait à payer un sous-traitant pour changer la lumière, mais pas pour la trouver», ajoute-t-il, outré. 

Le MTQ cherchait à savoir où sont précisément situés ses lampadaires et feux de circulation, ainsi que les systèmes électrotechniques où s’effectuent les branchements. 

Il a été incapable de trouver, sur sa propre liste d’employés, une équipe qui pourrait parcourir le territoire et effectuer cette tâche simple. 

«La direction générale de Chaudière-Appalaches ne dispose pas de la main-d’œuvre requise pour réaliser le mandat», explique le porte-parole du MTQ, Benoît Lachance. 

Il s’agit d’une des nombreuses répercussions liées au gel d’embauche et au gel des heures supplémentaires qui minent le MTQ. 

Le ministère a donc donné un contrat de trois ans à la firme de génie CIMA+, évalué à 600 000 $ par année. Les ressources réclamées à l’entreprise privée sont des techniciens et un ingénieur chargé de projet pour faire l’inspection de systèmes électrotechniques. 

Tâches élémentaires 

Le mandat est tellement simple, selon la fiche technique du projet, que CIMA+ a la possibilité de déléguer à son tour des tâches à des employés du MTQ. Le président de l’APIGQ voit là une preuve que la tâche aurait pu être réalisée par le ministère. Il affirme d’ailleurs que l’inventaire du matériel fait partie des tâches élémentaires du MTQ. 

«C’est le parfait exemple de chose qu’on pourrait faire à moindre coût à l’interne. On ne demande pas de faire la conception du pont Champlain, on demande de trouver où sont nos lumières», dit M. Martin. 

Expertise 

L’APIGQ s’inquiète des répercussions à long terme qui gangrènent l’expertise du ministère. 

«Une fois inspecté, est-ce qu’on va avoir une autre sous-traitance pour changer la lumière? C’est un cercle vicieux. Moins on inspecte nos lampadaires, moins on développe notre expertise. Et plus on va en sous-traitance, plus ça nous coûte cher», ajoute M. Martin. 

Selon lui, il ne faut pas s’étonner qu’avec des budgets de 1,5 G$ à 2 G$ le MTQ ne soit pas en mesure de simplement maintenir le réseau. «Ça va être de pire en pire», dit-il. 

Selon nos informations, les 10 autres directions territoriales du MTQ devront aussi inventorier bientôt leurs lampadaires. Le ministère est incapable de dire s’il aura également recours au privé dans ces cas. 

Le mandat en bref 

1,8 M$ durant trois ans à CIMA+ 

-Trouver, inventorier, inspecter et photographier les 3900 lampadaires, lumières de circulation, panneaux lumineux et caméras de circulation 

-Inspecter les 450 systèmes électrotechniques (boîtes électriques pour brancher les lampadaires) 

Les heures supplémentaires au MTQ 

-293 057 heures supplémentaires effectuées du 1er avril au 30 septembre 2019 

Le MTQ veut réduire les heures supplémentaires 

Le MTQ entend déléguer de plus en plus de mandats au privé, comme celui de compter des lampadaires, parce qu’il veut réduire le nombre d’heures supplémentaires que font ses fonctionnaires. 

Dans des courriels obtenus par notre Bureau d’enquête et envoyés à des ingénieurs, la haute direction du MTQ indique que les mandats qui seront délégués au privé doivent idéalement être simples et faciles à réaliser. 

Impact sur les finances 

Pour justifier cette décision, on explique qu’il y a « surconsommation » d’heures supplémentaires, et que cela a un impact sur les finances du gouvernement. 

Seulement pour le mois de septembre 2019, 45 269 heures supplémentaires ont été effectuées au MTQ. 

Les derniers rapports trimestriels faisaient état d’un dépassement par rapport à la cible ministérielle d’environ 14 millions d’heures rémunérées. 

Ainsi, le 25 septembre dernier, des mesures correctives ont été mises en place au MTQ afin de s’assurer du respect des cibles d’heures rémunérées établies par le Secrétariat du Conseil du trésor. 

On parle de gel d’embauche, de réduction au maximum de l’utilisation des heures supplémentaires et d’attrition lors des départs à la retraite. 

«Tous les corps d’emploi sont concernés par ces mesures qui visent à contrôler la surconsommation et non à réduire l’effectif», a précisé Émilie Lord, porte-parole du MTQ. 

Choix politique 

Marc-André Martin, président de l’Association professionnelle des ingénieurs du gouvernement du Québec (APIGQ), soutient que Québec ne mise pas sur la bonne formule en déléguant tous ses projets au privé. 

«Il faudrait mettre moins de monde pour travailler sur les réorganisations et engager plus de monde qui travaille, pour vrai», a affirmé M. Martin. 

«Mais, c’est politiquement plus payant de diminuer la taille de l’État que de diminuer les coûts... seulement pour maintenir le réseau.» 

Les ingénieurs, les techniciens, les professionnels et autres corps d’emplois sont unilatéralement soumis aux nouvelles règles du MTQ. 

«Seul le critère du risque majeur à la réalisation de la mission du ministère et à la sécurité du public permet d’y déroger», a indiqué Émilie Lord.