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Michel Jean: préserver la mémoire du peuple innu

Nicolas Fauteux | Agence QMI

Joël Lemay | Agence QMI

«Je suis un Innu», lance d’emblée celui qu’on connaît en tant que chef d’antenne et journaliste d’enquête à TVA, avant d’ajouter, avec un peu de timidité: «Mais pendant longtemps, c’est quelque chose dont je ne parlais pas.» Les épreuves vécues par cette nation et sa famille sont toutefois au centre de quelques-uns de ses romans, dont son nouvel ouvrage, «Kukum», qui raconte la vie difficile de son arrière-grand-mère.

«Kukum», qui veut dire «grand-mère» en innu, c’est en fait l’histoire de votre arrière-grand-mère, Almanda.

Oui, mais je raconte aussi celle de la communauté innue. J’explique de quelle façon le mode de vie nomade s’est arrêté et quelles en ont été les conséquences.

Parlez-nous de votre lien avec cette communauté.

Ma mère est innue, et mon père est blanc. Ma grand-mère est née dans le bois. J’ai déjà écrit un livre sur elle, qui s’appelle «Elle et nous». Elle a marié mon grand-père, qui était à moitié innu et à moitié blanc. Cependant, c’était un fils illégitime, alors il était considéré comme un Blanc, et quand une Innue mariait un Blanc, la Loi sur les Indiens faisait en sorte qu’elle devait quitter sa communauté. Elle a donc perdu son statut.

Il y a donc eu une rupture avec le monde innu...

Oui. C’était d’ailleurs un des aspects de la loi qui visait à faciliter l’assimilation des autochtones. Bref, c’est ce qui fait qu’on est les seuls dans la famille à ne pas avoir été élevés dans la communauté. Nous habitions à Alma, au Lac-Saint-Jean. Quand mes grands-parents sont arrivés là, dans les années 1930 ou 1940, ils étaient les seuls Indiens dans la ville. Les gens n’étaient pas racistes ou méchants, mais on sentait la différence. Ça n’a donc pas toujours été facile. J’étais très proche de ma grand-mère, mais je n’avais pas vraiment été en contact avec mes racines autochtones jusqu’à sa mort.

Michel Jean Kukum Livre

Éditions Libre Expression

C’est-à-dire?

À ses funérailles, il y avait beaucoup de monde du côté de la famille de ma mère, donc du côté innu. Après la cérémonie, une cousine de ma mère que je n’avais jamais vue m’a dit: «Michel, l’Indien, tu l’as en toi! Je te vois souvent dans des situations où les gens s’énervent, et toi, tu es toujours calme. Ça, c’est indien.» J’avais toujours pensé que c’était un trait de caractère, mais elle m’a fait voir que c’était un trait culturel. À partir de ce moment-là, j’ai commencé à creuser mes origines, entre autres en fouillant dans le passé de ma grand-mère, puis dans l’histoire des pensionnats autochtones, et là, dans celle de mon arrière-grand-mère.

Cela dit, dans le cas de votre aïeule, il a fallu que vous utilisiez votre imagination pour reconstituer son histoire...

Je l’ai un peu connue, mais son histoire, même romancée, me permettait de raconter comment les Autochtones ont cessé d’aller dans le bois. Dans le livre, je la présente comme une Blanche de 15 ans qui tombe amoureuse d’un Innu de 18 ans au moment de la colonisation du Saguenay. Il ne parlait pas français, elle ne parlait pas l’innu, mais ils ont vécu ensemble la vie traditionnelle dans la forêt. Elle a été adoptée par la communauté, elle a appris la langue et s’est adaptée à la culture.

Pourquoi est-ce si important pour vous de parler de vos origines?

Parce que l’histoire des Innus est absente de nos livres d’histoire. Il y a les Hurons et les Iroquois, mais on ne parle pas des Innus. Si je ne raconte pas cette histoire, qui va la raconter? Moi-même, en tant que journaliste, j’ai caché pendant longtemps que j’étais Autochtone.

Sur une note plus légère, il y a dans votre nouveau livre une scène intime entre votre arrière-grand-mère et son mari. Est-ce que ç’a été un peu bizarre d’écrire ces lignes?

Il faut dire que ça reste quand même très chaste. Par contre, la raison pour laquelle cette scène est là, c’est que je pense qu’il y avait beaucoup d’amour entre Almanda et son mari. Il fallait que ça transparaisse dans le livre. En fait, elle a fait tout ça par amour... et aussi par soif de liberté. Je ne pouvais pas m’empêcher de me demander comment c’était, pour cette fille de 15 ans, de se retrouver sous une tente, dans la nature, avec son grand amour. Il y a là quelque chose de fort.

Le roman de Michel Jean «Kukum», publié aux éditions Libre Expression, est en magasin.