/regional/montreal/montreal

Polytechnique: Des médecins et ambulanciers marqués à vie

Dominique Scali - Le Journal de Montréal

Des blessés qui se tiennent la main dans la salle de réanimation. Des ambulanciers «démolis» qui doivent retourner sur la route tout de suite après être intervenus à la Polytechnique. Plusieurs intervenants d’urgence n’oublieront jamais le 6 décembre 1989 et en ont même tiré des leçons.   

Ambulanciers en pleurs   

«C’est la première et la seule fois de toute ma carrière que j’ai vu des ambulanciers pleurer», raconte le Dr Marc Afilalo, qui était alors chef des urgences à l’Hôpital général juif.       

«Des gros, gros pleurs», se souvient le médecin de 65 ans.       

«Tout le monde était à l’envers», confirme Lyne Richer, qui venait tout juste de débuter dans son métier de paramédic.       

Elle était de service ce soir-là. Elle n’a pas été envoyée à Polytechnique, mais elle avoue avoir elle-même «pleuré sa vie» en arrivant à la maison.       

L’ambulancière de 55 ans se rappelle avoir croisé deux collègues «complètement démolis» qui eux, avaient été appelés sur les lieux et lui ont dit : «tu étais mieux de ne pas être là».       

L’un d’eux avait ensuite été appelé pour un accouchement. Après avoir vu 14 femmes assassinées, ce dernier s’est demandé : «dans quel monde on met cet enfant?», rapporte-t-elle.      

Aujourd’hui, ces ambulanciers auraient été retirés de la route après l’événement, explique-t-elle.       

À l’époque, la façon d’accueillir les émotions que pouvaient vivre les intervenants d’urgence n’était pas la même qu’aujourd’hui, explique Vincent Brouillard, directeur du centre de communication à Urgences-Santé.      

Le discours était plutôt : «c’est ça le métier, si tu n’es pas bien, va en faire un autre», paraphrase M. Brouillard.       

Depuis, la façon de revenir en groupe sur les événements traumatisants a évolué. Par exemple, des réseaux de pairs aidants ont été créés, énumère M. Brouillard.       

«Jamais [le drame de Polytechnique] n’a quitté nos esprits», dit le Dr Afilalo. Avec les autres médecins présents ce soir-là, «on s’en parle encore régulièrement.»      

L’amour au milieu de la panique   

Certaines scènes dont a été témoin le Dr Marc Afilalo le soir du 6 décembre 1989 sont restées gravées dans sa mémoire pour ce qu’elles révèlent de la détresse et de l’espoir vécus par les victimes et leurs proches.       

l se souvient notamment d’une jeune femme qui avait reçu une balle à la joue et d’un jeune homme dans le cou. Ils avaient été placés par hasard dans la même salle de réanimation.       

«Tout le long, ils se sont tenu la main», raconte le Dr Afilalo, qui a alors compris qu’ils étaient amoureux.        

Une image qui l’a marqué «à vie». Heureusement, tous deux s’en sont sortis sans trop de séquelles physiques, dit-il.      

Il se souvient aussi de plusieurs mères de victimes qui s’étaient présentées en panique aux urgences à la recherche de leurs enfants, en vain.       

Et comme les communications entre les services d’urgence n’étaient pas encore optimales, les médecins devaient les diriger vers un autre hôpital, sans savoir si leurs enfants s’y trouvaient vraiment.       

«C’était un cauchemar pour les parents. C’était ahurissant.»       

Des services d’urgence «préhistoriques» 

En 1989, les médecins, ambulanciers et policiers n’étaient pas préparés comme aujourd’hui à faire face à une tuerie de l’ampleur de Polytechnique, racontent plusieurs intervenants d’expérience.       

«C’était comme bordélique» se souvient l’ambulancière Lyne Richer.       

«On écoutait les ondes radio et on n’arrivait pas à comprendre ce qui se passait», se souvient-elle.       

Quand les premières informations se sont rendues à l’Hôpital général juif de Montréal, les responsables se sont fait dire qu’ils allaient recevoir 40 blessés, témoigne le Dr Marc Afilalo.       

Pas de cellulaire   

Ils se sont précipités sur les téléphones pour rejoindre le plus de médecins possible à faire entrer d’urgence, raconte-t-il.       

C’était avant que les cellulaires et téléavertisseurs soient répandus. «On les [appelait] chez leurs parents, chez leurs amis».     

L’hôpital n’a finalement accueilli que trois blessés, qui ont tous survécu.       

Cette improvisation dans la répartition des blessés illustre à quel point la communication entre les services d’urgence n’était pas encore au point. Leur manque de coordination avait d’ailleurs été critiqué dans le rapport produit en 1990 par le coroner sur la tragédie.       

«On était à la préhistoire. On n’avait pas de raison de croire qu’un [tel drame] arriverait», dit le Dr Afilalo.       

Impuissance 

La tuerie de Polytechnique a aussi suscité une réflexion du côté du Service de police de la Ville de Montréal, explique l’inspecteur André Durocher, qui était alors un jeune patrouilleur.       

À cette époque, les policiers avaient l’habitude de créer un périmètre autour du lieu de la fusillade pour empêcher l’auteur d’en sortir, en attendant l’arrivée du groupe tactique d’intervention.       

«Le problème, c’est que pendant ce temps-là, le tireur pouvait continuer à tuer du monde».       

Dans les mois qui ont suivi, des formations ont rapidement été mises sur pied pour que les policiers déjà sur place lors d’une situation semblable puissent intervenir.«Ne serait-ce que pour sauver une seule vie», précise-t-il.       

Ces techniques ont ensuite pu être utilisées lors de la tuerie de Concordia en 1992, illustre-t-il.       

Du côté des ambulanciers, chaque équipe a été dotée d’une radio portative, rapidement après le drame, se souvient Vincent Brouillard d’Urgences-Santé.       

Depuis les années 1990, les pratiques ont continué d’évoluer, même si elles peuvent encore être améliorées, dit M. Brouillard. Par exemple, les services d’urgences font maintenant des exercices de simulation pour que les intervenants puissent s'entraîner à réagir en cas de tuerie ou de désastre.        

«Quand [la tuerie de] Dawson est arrivée [en 2006], on était prêts», résume le Dr Afilalo.  

Dans la même catégorie