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Flou juridique: un champion du monde québécois forcé à l’exil

Roby St-Gelais | Le Journal de Québec

 Champion du monde des maîtres en jiu-jitsu à Las Vegas en août dernier, Dominic Girard regrette de ne pas pouvoir faire la démonstration de ses habiletés dans sa cour en raison du flou juridique qui persiste dans l’organisation des sports de combat amateurs au Québec. Depuis deux ans, ce pompier de Québec est forcé à l’exil pour poursuivre sa passion.     

 «C’est dur d’amener quelqu’un à pratiquer le sport: oui, tu peux t’entraîner, mais tu ne peux pas compétitionner au Québec, il faut absolument que tu ailles au minimum en Ontario.        

 «Les autres provinces se sont virées de bord super facilement, tu as des compétitions en Ontario presque toutes les fins de semaine et ça amène tous les Québécois à traverser l’autre bord», déplore celui qui a notamment battu l’ancien de l’UFC Rob MacDonald pendant le tournoi dans la capitale du jeu.          

 Malgré la volonté du gouvernement du Québec de régler le dossier des sports de combat interdits une fois pour toutes, l’attente commence à exaspérer les intervenants du milieu qui estiment que le tort causé dans le développement de ces disciplines sera difficilement réparable.            

 Les combats amateurs de jiu-jitsu, de muay-thaï et d’arts martiaux mixtes (AMM) sont officiellement interdits depuis des modifications au Code criminel en 2013. Or, ils étaient tolérés dans la province jusqu’au début de l’année 2017, puis des plaintes ont mis la puce à l'oreille du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), qui a alors décidé de sévir par rapport aux «combats concertés», comme le stipule l’article 83 (voir encadré).          

 Du jour au lendemain, toutes les compétitions dans la province ont été annulées, et depuis, les adeptes doivent se contenter de peaufiner leur technique à l’entraînement. D’autres ont continué à se battre en participant à des événements en Ontario ou aux États-Unis, entre autres, où ce type de manifestation est autorisé. Des galas non sanctionnés se tiennent toutefois régulièrement sur le territoire de Kanesatake.          

 Une première rencontre    

 Le 10 mai dernier, une rencontre du comité sur l’encadrement des manifestations de sports de combat, organisée par la Direction de la sécurité dans le loisir et le sport (DSLS) entre divers représentants du milieu, a jeté les bases d’une éventuelle solution. Les objectifs du comité sont liés à la sécurité et à l’intégrité des athlètes amateurs. La création d’un bureau des permis pour gérer les compétitions est l’une des propositions sur la table. Pour l’heure, seuls les sports reconnus par le Comité international olympique (CIO), comme la boxe, le judo, la lutte, le taekwondo et le karaté, peuvent organiser des événements en toute légalité.        

 Or, depuis, une seule réunion a été organisée le 11 septembre dernier, et à la lumière de celle-ci, il semble utopique de croire qu’un arrangement aura lieu à court terme. Aucun échéancier précis n’a d’ailleurs été mis sur pied. L’enthousiasme du printemps a laissé place à un scepticisme et à une incompréhension chez les figures de ces disciplines au Québec.        

 Au départ, le gouvernement espérait régler le litige cet automne. Le bureau de la ministre déléguée à l’Éducation, Isabelle Charest, parle «d’enjeux légaux» pour justifier les délais.        

 «Nous cherchons à mettre en place une solution efficace à tous les niveaux. Efficace pour nous assurer de la sécurité des athlètes, efficace pour les promoteurs qui désirent organiser ces manifestations sportives, efficace pour le traitement des demandes par les autorités gouvernementales. Dans cette perspective, nous ne recherchons pas une solution mal ficelée pour répondre à cette problématique», a répondu par courriel au Journal son attaché de presse Alex Poulin.        

L'entraîneur réputé de jiu-jitsu Johnny Zemouli, que l’on voit ici à l’œuvre dans son école d’Hochelaga-Maisonneuve, ne comprend pas pourquoi le gouvernement met autant de temps à encadrer les sports de combat amateurs.

Photo Agence QMI, Mario Beauregard

L'entraîneur réputé de jiu-jitsu Johnny Zemouli, que l’on voit ici à l’œuvre dans son école d’Hochelaga-Maisonneuve, ne comprend pas pourquoi le gouvernement met autant de temps à encadrer les sports de combat amateurs.

 «La ministre Charest devrait montrer sa bonne volonté dans notre dossier en nous laissant reprendre nos activités comme elles se faisaient depuis 20 ans, en s’entendant avec les services policiers grâce à une dérogation en attendant le décret final», affirme en entrevue avec Le Journal le président de la Fédération québécoise de jiu-jitsu brésilien, Johnny Zemouli, qui a participé aux deux réunions.        

 En Ontario, note M. Zemouli, le gouvernement a pris le taureau par les cornes en adoptant un décret pour encadrer la pratique de ces sports. «C’est juste au Québec qu'on ne peut pas faire de compétitions. Partout ailleurs dans le monde, c’est permis.»        

 Directeur général de Muay Thaï Québec, Normand Grimard avait presque jeté l'éponge après plusieurs démarches infructueuses avant de recevoir un coup de téléphone il y a quelques mois. Il tente de rester positif.          

 «Je suis bien content que ça bouge. Pendant trois ans, rien ne bougeait. J’ai essayé avec un lobbyiste, mais ça stallait. Mon dossier tombait entre deux sièges, pour me faire dire après que je devais recommencer le processus. À ce moment, ils avaient changé les critères pour être reconnu. On attend depuis octobre 2015», explique-t-il.        

 Impacts négatifs    

 M. Grimard est catégorique: la disparition de rendez-vous organisés en sol québécois a plombé la croissance du muay-thaï dans la province, et le retard pris avec le reste du Canada dans le développement d’athlètes de pointe sera dur à rattraper, selon lui.        

 «Ça a fait mal à tous les gymnases. Le muay-thaï a pris un déclin à cause du manque de compétitions, et le niveau des athlètes a stagné, voire descendu. Il va falloir travailler fort pour placer des athlètes du Québec sur l’équipe nationale, alors que plusieurs d’entre eux viennent de l’Ontario et de l’Ouest», a soutenu l’instructeur et propriétaire de l’Académie Sparmax, à Sainte-Thérèse.        

 L’application de l’article 83 a eu aussi des répercussions négatives pour le jiu-jitsu, bien que la discipline réussisse à bien s’en tirer en raison de sa forte popularité. M. Zemouli déplore cependant que Montréal ait perdu deux grands événements internationaux au profit de Toronto en raison de l’inaction du gouvernement.        

 «On n’a pas eu un problème au niveau de l’évolution. Les combattants très forts continuent de pratiquer des combats à l’échelle internationale. Ça a pu jouer sur le parcours de certains et on a pu perdre un potentiel de très bons combattants, mais d’un autre côté, sans kimono, le Québec est parmi les meilleurs au monde», explique M. Zemouli qui gère l’école HoMa BJJ dans le quartier Hochelaga, à Montréal.        

 «Probablement que oui [que ça va me faire perdre la passion]. S’il faut toujours s’exiler, à un moment donné, même si tu veux compétitionner, tu dois toujours partir de longs week-ends et, à un moment donné, tu passes à autre chose», a tranché Dominic Girard.        

 Ce que dit l'article 83 du Code criminel              

  •  Les «combats concertés» sont illégaux, sauf pour les sports reconnus par le CIO et pour «le match de boxe ou d’arts martiaux mixtes tenu dans une province avec la permission ou sous l’autorité d’une commission athlétique ou d’un organisme semblable établi par la législature de la province».               

 Un entraîneur au bout du rouleau        

Ancien combattant devenu entraîneur, Martin Matte est à bout de souffle à force de voyager constamment pour permettre à ses athlètes de vivre leur passion dans un environnement sain et sécuritaire.

Photo Roby St-Gelais

Ancien combattant devenu entraîneur, Martin Matte est à bout de souffle à force de voyager constamment pour permettre à ses athlètes de vivre leur passion dans un environnement sain et sécuritaire.

 Instructeur et ancien combattant de muay-thaï sur l’équipe nationale, Martin Matte n’en peut plus de devoir se taper des milliers de kilomètres chaque année pour permettre à ses athlètes d’enfiler les gants en situation de match.          

 Ce militaire de carrière a fondé en 2012 l’école Siam No.1 à Québec. À ce jour, il s’agit toujours de la seule institution semblable à offrir des cours traditionnels de cet art martial dans la région de la Capitale-Nationale.        

 Si le feu brûle toujours à l’intérieur de lui pour transmettre sa passion à ses élèves, l’entraîneur est toutefois exaspéré par le statu quo du gouvernement depuis que le SPVM a commencé à frapper en février 2017. L’absence d’événements dans la province l’oblige à se déplacer régulièrement en Ontario et aux États-Unis, parfois même au Mexique lors de championnats de plus grande envergure, en compagnie de ses poulains.        

 «Quand on a une compétition le samedi soir à Toronto, on doit prendre congé le vendredi. On parle de déduction de salaire parce que tout le monde travaille, ici. On ne s’attend pas à avoir des subventions, mais on pourrait avoir des combats au Québec. Présentement, il n’y a aucune promotion du sport qui se fait parce qu’il n’y a pas d’événements. C’est dur pour nous. Les promoteurs vont souvent nous aider financièrement, mais ils ne peuvent pas tout couvrir. Là, on le fait, mais on ne sera pas capable de le faire pendant 10 ans. C’est brûlant physiquement», pointe-t-il en entrevue dans les locaux de son académie.        

 Il compte 13 000 km à son compteur en 2019, lui qui peut se rendre jusqu’à huit fois par année dans la Ville reine pour accompagner ses élèves à des compétitions. «À long terme, ça nous demande trop d’énergie. Si ça ne change pas, je vais sûrement continuer à aller à Toronto, mais je n’irai pas au même rythme», avoue celui dont l’un des poulains, Grégory Gauvin, a récemment remporté le championnat canadien de la discipline en banlieue de Toronto.        

 Une sécurité cruciale    

 Les enjeux de sécurité évoqués par l’appareil gouvernemental sont tirés par les cheveux, selon M. Matte. La boxe thaïlandaise est certes violente, alors que l’ensemble des parties du corps est autorisé pour frapper son adversaire (poings, pieds, coudes, genoux), mais tout est une question d’encadrement pour M. Matte.        

 «La sécurité est un point souvent élaboré en raison de la dureté des combats. Quand je suis allé en 2017 à Bangkok, lors des championnats du monde, il y avait 150 combats par jour sur sept jours et il n’y a eu qu’une commotion en sept jours. La première chose qu’on a à cœur, c’est la sécurité de nos boxeurs. On veut qu’ils aient une bonne expérience. Tout le monde est protégé. L’arbitre dans le ring est là pour qu’ils aient une bonne expérience et qu’il n’y ait pas de dommages», plaide-t-il.