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Les trains de VIA Rail en retard une fois sur trois

Pierre-Paul Biron | Journal de Québec

Le Journal a obtenu et compilé la liste de tous les retards enregistrés par les trains VIA Rail au Québec entre janvier 2017 et mars 2019. Le bilan ? Un constat peu reluisant que nous analysons jusqu’à lundi.  

Les Québécois qui choisissent VIA Rail pour se déplacer ont intérêt à ne pas être pressés. Une fois sur trois, les trains de la société de la Couronne sont en retard, parfois même de plusieurs heures.    

Au cours des derniers mois, Le Journal a obtenu et décortiqué la liste de tous les retards enregistrés par les trains de VIA Rail sillonnant le Québec entre janvier 2017 et mars 2019.        

Cette compilation jamais réalisée auparavant a permis de constater que les passagers de la société de la Couronne sont arrivés en retard pas moins de 7300 fois, sur les quelque 22 000 départs recensés au cours de cette période.         

Le retard moyen était de 76 minutes, mais il atteignait fréquemment plus de deux heures, a constaté Le Journal.   

Des passagers de la ligne reliant Montréal à Halifax sont même arrivés à destination 33 heures plus tard que prévu le 20 janvier 2019, le plus long retard enregistré au cours des deux dernières années.             

Gens d’affaires    

Les retards sur les trains de VIA Rail sont devenus une sorte de passage obligé pour de nombreux gens d’affaires qui les utilisent.         

« Disons que je ne prends jamais de réunion trop près de l’heure d’arrivée prévue parce qu’il y a de fortes chances que je n’y sois pas », confie Philippe Bourke, qui prend le train entre Montréal et Québec chaque semaine.           

Sylvie Thomas, employée du gouvernement, prenait le train de façon hebdomadaire il y a quelques années. Elle a changé ses habitudes en raison des retards.        

« Ce n’est pas vendeur quand tu pars de Montréal en train et que tu dois finir ton trajet en bus parce qu’il y a eu un problème. Ce n’est pas mieux arriver à destination trois heures en retard. J’ai vécu toutes sortes d’aventures avec le train, donc j’ai préféré arrêter », se souvient la dame.        

Pour l’expert ferroviaire ontarien Greg Gormick, ces témoignages démontrent le bourbier dans lequel est enlisé VIA Rail.        

« Les passagers montent dans le train et ne savent pas quand ils vont arriver, c’est ridicule, lance-t-il. À une certaine époque, les gens fixaient l’heure de leur montre avec le passage du train, mais ne faites plus ça aujourd’hui parce que vous aurez des problèmes. »        

Les délais s’étirent    

Non seulement les retards sont fréquents, chez VIA Rail, mais ils sont de plus en plus longs, révèle l’analyse du Journal.        

Leur durée moyenne a augmenté de 20 % en deux ans et atteint désormais 40 minutes dans le corridor Québec-Windsor.         

« Le train est une solution intéressante à condition qu’on puisse faire le déplacement en temps compétitif, plus court que l’automobile, ce qui n’est pas le cas actuellement », déplore François Pépin, de Trajectoire-Québec, un organisme faisant la promotion du transport collectif.         

« Le train, ailleurs dans le monde, est un transport à la mode, le transport du jour. On a manqué le bateau et ce qui est le plus malheureux avec VIA Rail, c’est qu’on est propriétaire du damné bateau », s’indigne Greg Gormick, qui planche sur un livre à propos des déboires de la société de la Couronne.        

  

La marchandise passe avant les passagers  

Greg Gormick, expert du secteur ferroviaire

Photo Le Journal de Québec

Greg Gormick, expert du secteur ferroviaire

La majorité des retards de VIA Rail sont causés par la priorité accordée aux trains de marchandises, un problème que le fédéral doit régler, estiment des spécialistes. Pas moins de 83 % de la distance parcourue par les trains de VIA Rail l’est sur des voies appartenant au CN, dont les wagons ont la priorité.         

Dès qu’un convoi du CN doit passer là où se trouve un train de VIA Rail, celui-ci doit le laisser passer avant de reprendre sa route. Cela cause un « joyeux bordel », lance l’expert Greg Gormick.         

Outil législatif    

François Pépin, de l’organisme Trajectoire Québec, abonde dans le même sens, déplorant l’attitude des compagnies propriétaires des voies ferrées, comme le CN et le CP.         

« Ce sont deux compagnies qui gardent la ligne dure. Elles sont chez elles et elles le font clairement sentir », dit-il.


Les intervenants consultés par Le Journal estiment que le ministre fédéral des Transports, Marc Garneau, devrait intervenir afin que les trains de passagers soient traités avec plus d’égard.        

« Il faut être durs avec ces gens [le CN] parce qu’ils ont pris le contrôle, sans considération pour les autres », estime David Gunn, ancien président d’Amtrak, l’équivalent américain de VIA Rail.        

Questionnée à cet effet, VIA Rail se contente de répondre qu’elle travaille « étroitement et continuellement avec les propriétaires des infrastructures pour offrir le meilleur service possible à tous les Canadiens. »        

Plus payant    

Greg Gormick explique cette décision du CN de maintenir la ligne dure comme une logique « purement comptable ».         

« Disons qu’ils reçoivent 25 000 $ par train de passagers qui circule sur les rails, mais qu’un train de marchandises de 300 conteneurs rapporte 2000 $ par conteneur. Croyez-vous vraiment que le CN mettrait en jeu des millions pour laisser passer un train de pauvres petits voyageurs qui ne rapporte pas ? », s’interroge-t-il.