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857 familles victimes de la pyrrhotite attendent 196 M$

Amélie St-Yves | Journal de Montréal

Plus de 850 familles de la Mauricie retiennent leur souffle en attendant de savoir si elles recevront plus d’une centaine de millions de dollars de la firme SNC-Lavalin pour des maisons construites sur du béton destiné à craquer.   

Le président de la Coalition d’aide aux victimes de la pyrrhotite, Alain Gélinas, n’ose pas penser à ce qui arriverait si SNC-Lavalin portait en Cour suprême le jugement rendu en juin 2014, qui octroie 196 millions $ à 857 ménages.    

« Il y a des gens qui attendent après ça pour prendre leur pension ou pour faire réparer leur maison. Je ne serais pas surpris qu’on ait d’autres suicides et dépressions », craint M. Gélinas.    

La firme d’ingénierie avait été trouvée responsable de 70 % des dommages, notamment pour avoir fourni des rapports disant que la pierre était adéquate pour la fabrication du béton, quand ce n’était pas le cas. Ce jugement a été porté en appel.    

La crise a commencé au début des années 2000, lorsque des propriétaires de maisons neuves ont vu des fissures en toile d’araignée apparaître sur leurs fondations, conséquences de la pyrrhotite.    

Un mémo envoyé par le juge François Pelletier de la Cour d’appel en décembre dernier envisage une décision « au cours des tout premiers mois de 2020 ».    

D’énormes travaux   

Les ménages victimes de la pyrrhotite doivent faire soulever leur résidence, casser les fondations, puis les remplacer. Ces travaux valent généralement plus de 150 000 $.    

Le gouvernement prête sans intérêts les premiers 75 000 $, mais les victimes doivent emprunter la balance.    

La victime Josée Matteau croit que la pyrrhotite a contribué à son divorce.    

« Tu es toujours dans un monde de chialage », explique la femme de Trois-Rivières.    

En 2010-2011, son conjoint a perdu son emploi, la maison avait de la pyrrhotite, sa petite fille de 2 ans devait subir une opération importante, tout ça avec un bambin de 3 ans à s’occuper.    

« Déjà que d’avoir un enfant malade, c’est un quotidien stressant... », déplore-t-elle.     

D’autres conséquences   

La valeur des travaux s’est élevée à 245 000 $. La garantie des résidences neuves a couvert 200 000 $ de rénovations, soit la valeur de la maison à l’achat.    

Mme Matteau a également été poursuivie en justice par le couple qui avait acheté sa précédente demeure, car elle aussi contenait de la pyrrhotite, ce qu’elle ignorait. L’entente ne lui permet pas de dévoiler le montant versé.      

- Un deuxième mégaprocès pourra s’entamer avec plus de 1000 autres dossiers quand le premier sera réglé. Deux autres procès de dossiers regroupés pourraient suivre.  

Qu’est-ce que la pyrrhotite ?  

-Minerai parfois présent dans la pierre utilisée pour faire du béton.   

-Au-delà d’un certain seuil, il se gonfle au contact de l’eau et fait craquer les fondations des bâtiments.     

Des maisons...  

8000 à risque construites entre 1996 et 2008    

4000 testées à ce jour    

2000 contenaient de la pyrrhotite    

1600 ont été réparées    

4000 n’ont pas encore été testées, ce qui relève d’un choix personnel    

Source : Coalition d’aide aux victimes de la pyrrhotite  

Un spécialiste a vu une trentaine de personnes tout perdre  

Gino Bouchard.
Syndic autorisé en 
insolvabilité

Photo Sarah Bélisle

Gino Bouchard. Syndic autorisé en insolvabilité

Un syndic autorisé en insolvabilité estime avoir vu une trentaine de personnes faire faillite ou remettre leur maison à la banque depuis le début de la crise, il y a une dizaine d’années.    

Gino Bouchard a eu à faire face à la pyrrhotite lui-même et il a également reçu des victimes à bout de nerfs dans son bureau.    

« Ce sont des gens pour qui tout allait très bien, et qui, soudainement, se retrouvent en détresse financière, psychologique, et souvent familiale », déplore-t-il.    

Il estime avoir travaillé dans une trentaine de dossiers où les gens ont tout perdu.     

Dans d’autres cas, les clients étaient trop riches pour espérer s’en débarrasser.    

« Si tu as les moyens de payer ta maison, même si elle ne vaut plus rien, théoriquement, tu ne peux pas faire faillite. Tu fais juste payer quelque chose qui ne vaut rien temporairement », explique-t-il.    

M. Bouchard craint qu’éventuellement, les victimes des dossiers dans lesquels la firme SNC-Lavalin n’est pas intervenue soient moins indemnisées que les autres, car les plus petites entreprises sont assurées pour de moins gros montants totaux.     

SNC-Lavalin n’a commencé à être impliquée qu’en 2003, après le rachat d’une compagnie, tandis que la crise s’étend sur la période de 1996 à 2008.    

Demande à Ottawa  

L’avocat des victimes, Pierre Soucy, affirme qu’effectivement, celles dont les dossiers ne sont pas passés par SNC-Lavalin « sont plus à risques d’être moins dédommagées ».    

« Raison de plus pour que le Fédéral s’en mêle ! » affirme le vice-président de la Coalition d’aide aux victimes de la pyrrhotite (CAVP), Michel Lemay.    

La CAVP lorgne la récente amende de 280 millions $ récemment imposée à SNC-Lavalin Construction pour une vaste fraude envers la Libye. Somme payée pour pouvoir continuer d’obtenir des contrats publics.    

La CAVP demande au gouvernement Trudeau de réserver ce montant aux victimes.     

Me Soucy précise que si le dossier est porté en Cour suprême, cela ne veut pas dire d’emblée que les victimes ne recevront pas un sou. Les défendeurs devront demander un sursis au Tribunal pour ne pas payer les victimes tout de suite, et il n’est pas certain qu’ils vont l’obtenir.